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Chantiers d’Europe 2018 – Pièce de théâtre de Pedro Penim

crédit : Lurdes Abreu

Était-ce mieux avant ? Le dialogue d’un tyrannosaure et d’un psychanalyste.

Pedro Penim, habitué de Chantiers d’Europe avec le collectif portugais Teatro Praga, qu’il qualifie le plus souvent de fédération sur le ton de l’humour, a repéré ici et là en Europe un malaise lié à de très lointains événements. Ce sentiment que l’on appelle en portugais « Saudade » se retrouve en effet dans de nombreuses autres villes d’Europe. En mettant en avant cette universalité du sentiment de mélancolie en faveur de ce « passé glorieux », Pedro Penim se pose une question qu’il tente de résoudre tout au long de la pièce : ce sentiment justifie t-il vraiment de se désoler à ce point du présent ? Remontant toujours plus loin dans le temps en quête de ce passé, de ce « Before », Pedro Penim confronte un préhistorique tyrannosaure et un psychanalyste post-moderne doué de scepticisme toujours en train de pointer du doigt l’attitude négative de ce dinosaure, qui ne trouve de beauté que dans le passé. Mêlant dialogues acerbes et hilarants, on retrouve dans cette pièce l’humour portugais si particulier qui fait cependant méditer le spectateur sur le devenir des civilisations et leur propension à entretenir mythologies et fantômes d’empires déchus.

Cet attachement au passé dans la pièce est d’autant plus étonnant que Pedro Penim est un metteur en scène très tourné vers le présent, dans le sens où, même si il ressent souvent une sorte de pression en tant que comédien et metteur en scène, notamment en raison des grands noms du théâtre dont l’ombre plane toujours au-dessus de lui, il tente toujours de se concentrer sur le moment présent, mettant alors de côté ces grandes figures pour ne plus penser qu’à une chose : le dialogue entre lui et le public. Une fois sur scène plus rien ne compte. C’est son moment.

Interrogé à la fin du spectacle par Fabienne Pascaud, directrice de la rédaction du magazine Télérama, Pedro Penim s’est confié un peu plus sur sa pièce éclairant alors le spectateur qui pouvait se trouver quelque peu perplexe face à ce « dialogue » inattendu mis en scène par le comédien portugais.

Pourquoi mettre en scène un dialogue ?

A cette question, Pedro Penim avoue que cette façon de présenter sa pièce ne lui est pas venue tout de suite. En effet, le metteur en scène a confié qu’il souhaitait mettre en scène une pièce avec un regard porté vers l’arrière, vers un passé qui pèse toujours sur le présent. L’idée du dialogue entre deux personnages lui est apportée par son conjoint avec qui il vient maintenant à Istanbul. Toutefois bien que l’idée d’un dialogue entre un thérapeute et son client séduise Pedro Penim, ce dernier ne souhaite pas en faire quelque chose de trop traditionnel et « théâtral ». Il veut de l’originalité. Et c’est ce qu’il va trouver dans un endroit quelque peu inattendu : Amazon. En effet c’est sur ce site internet que Pedro Penim tombe sur le costume de dinosaure utilisé dans la pièce, costume qui apporte bel et bien une touche d’originalité et qui séduit le public.

Pourquoi ne pas faire parler les personnages sur scène ?

Lors du spectacle c’est Pedro Penim qui donne voix aux deux personnes en lisant depuis une table placée au milieu de la scène les répliques échangées par chacun des personnages. Si ce choix est d’abord lié à un manque de temps qui a poussé Pedro Penim à lire ces dialogues, faute de pouvoir les apprendre, le résultat n’en est pas moins très intéressant et saisissant. En effet, le fait qu’aucun des deux autres comédiens sur scène ne parlent, qu’ils se contentent seulement de faire quelques gestes pour exprimer de temps à autres leurs émotions, pousse le spectateur à se focaliser sur ce qui est dit et non sur les personnages en tant que tel. Ce n’est pas la personne qui compte dès lors mais le message qui est répandu.

Pedro Penim éprouvant de la sympathie pour les deux personnages, comprenant la position de chacun mais aussi l’argument contraire avancé par l’autre, vit réellement chacun des mots qu’il prononce, jonglant d’une seconde à une autre d’un personnage à un autre. Cette performance souligne le talent du comédien portugais.

Quelle est la place de la vidéo/musique dans la pièce ?

Toujours dans l’optique de rendre la pièce plus vivante et moins statique, Pedro Penim a fait le choix d’intégrer dans la mise en scène des vidéos et des musiques. Toutefois dans le spectacle, tant la musique comme la vidéo ne sont alors pas des éléments du décors, mais bien des illustrations des thèmes traités, prenant ainsi une place de choix pour illustrer les sujets du spectacle.

Qu’est ce que le « Teatro Praga » ?

Questionné sur le collectif créé en 1995, Pedro Penim a mis en avant le fait que le Teatro Praga s’apparente davantage aujourd’hui à une Fédération, dans le sens ou même si il arrive aux membres du collectif de se retrouver pour faire un spectacle ensemble, ils travaillent la plupart du temps sur des projets séparés. Néanmoins, malgré cette distance qui peut exister physiquement entre les membres, chaque personne se voit ainsi donner la chance de « donner sa voix », s’exprimant librement par le biais du théâtre. Le lien qui unit les membres du collectif est si fort, que lorsque certains viennent voir les spectacles mis en scène par les autres, ils l’apprécient toujours et retrouvent toujours l’empreinte de la personne dans la pièce. Cette liberté des membres du collectif explique comment Pedro Penim a ainsi commencé à travailler avec des artistes turcs depuis Istanbul. La distance entre les membres n’est pas un obstacle à la création artistique de chaque membre, mais aussi du groupe envisagé en tant de « Teatro Praga ».

Après avoir ainsi expliqué l’organisation du Teatro Praga, Pedro Penim est revenu sur sa création évoquant notamment de nombreuses personnes qui les ont inspirés comme Forced entertainment ou tg STAN. Là encore le metteur en scène a cependant mis l’accent sur le fait que ces figures emblématiques étaient des influences essentielles au départ mais que le collectif est peu à peu devenu une plateforme allant au delà du simple théâtre pour prend en compte aussi la philosophie et d’autres formes d’expression comme la vidéo, la photo, la danse… Ainsi selon Pedro Penim, le théâtre c’est « tout et n’importe quoi », tout pouvant être théâtralisé. Afin d’adopter une telle vision des choses il faut toutefois abonner toute forme de préconçu, pensant toujours à la pièce dans le présent.

La place du théâtre au Portugal.

Passionné du théâtre, dès son plus jeune âge, Pedro Penim travaille à l’âge de 21 ans avec tg STAN. A ce moment, le théâtre commence aussi à se développer au Portugal, quoique plus doucement ce qui pousse alors le jeune comédien à vouloir lui aussi créer un collectif. Cette nouveauté apportée par le Teatro Praga ne séduit cependant pas les anciens groupes de théâtre qui continuent de trouver que le collectif prend trop de liberté dans la mise en scène. Si le Teatro Praga a la chance de pouvoir compter sur des financements, c’est à force de travail pour gagner la confiance des différents théâtres, permettant ainsi à la « fédération » de profiter d’une situation confortable au Portugal.

Abordant à nouveau le sujet de son déménagement en Turquie Pedro Penim a souligné que malgré le grand potentiel du théâtre et des comédiens turcs il y avait un réel problème de financement, en plus d’un problème de liberté d’expression.

Quel est le rôle de l’artiste de nos jours ?

« We all fear death and question our place in the universe. The artist’s job is not to succumb to despair, but to find an antidote for the emptiness of existence ». Cette citation de Gertrude Stein dans le film « Minuit à paris » de Woody Allen a soulevé une question de la part de Fabienne Pascaud concernant la place de l’artiste. Prenant quelque peu son temps pour répondre, Pedro Penim a répondu que l’artiste d’aujourd’hui ressent beaucoup de pression, qu’il doit surmonter pour ne se concentrer que sur le présent. Le metteur en scène poursuit en expliquant que le théâtre invite à prendre des risques et à s’amuser avec les genres, expérimentant ainsi des choses nouvelles et différentes. Cette recherche d’une création éclectique le pousse à garder un certain rapport avec le présent, tout en appréhendant les risques que peut présenter l’actualité. Ainsi il faut parfois laisser une page blanche afin d’écrire la chose la plus véridique.

Après une telle pièce le spectateur ressort du théâtre avec une nouvelle acception des choses, une sorte de moto qui découle de cette pièce « penser le monde au travers de la mélancolie ».

Pedro Penim. Né en 1975, formé à l’École Supérieure de théâtre et de cinéma de Lisbonne, ainsi qu’en management des arts et de la culture, Pedro Penim est membre fondateur du Teatro Praga. Metteur en scène, auteur et traducteur, il créé le Teatro Praga en 1995 en s’inspirant d’autres compagnies européennes, telles Forced entertainment ou encore tg STAN qui ont été de grandes sources d’inspiration pour la compagnie portugaise.

DIRECTION & TEXTE Pedro PenimAVEC Bernardo de Lacerda, Pedro Penim, Frederico Pereira CONCEPTION LUMIÈRES Rui Monteiro CRÉATION VIDÉO Jorge Jácome ASSISTANCE GÉNÉRALE & PRODUCTION EXÉCUTIVE Bernardo de Lacerda ASSISTANTE DE PRODUCTION Alexandra Baião PRODUCTION Teatro Praga / Andreia Carneiro.

18/05/2018
Lurdes Abreu