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Entretiens avec Rui Chafes et Helena de Freitas

Photo: Sandra Rocha © Rui Chafes, © Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti, Paris + ADAGP, Paris) 2018

La Fondation Calouste Gulbenkian de Paris accueille en ce moment, et jusqu’au 16 décembre, une exposition faisant la rencontre entre deux sculpteurs que tout sépare tant par leur œuvre que par leur biographie : le suisse Alberto Giacometti et le portugais Rui Chafes, le premier mort en 1966, année de naissance du second. Cap Magellan a interviewé pour vous Rui Chafes ainsi que la commissaire de l’exposition, Helena de Freitas.

 

Cap Magellan : L’exposition est le résultat d’un défi que vous avez lancé à Rui Chafes. Comment vous est venue l’idée de créer cette rencontre a priori improbable ?

Helena de Freitas : L’idée est venue très naturellement. En tant que commissaire, je connaissais très bien le travail de Chafes depuis les années 80, et en tant qu’historienne de l’art, celui de Giacometti. Il ne s’agissait pas de faire un dialogue, mais une rencontre. J’ai choisi deux univers physiques très différents, presque opposés : le travail de Giacometti est caractérisé par le bronze, le gris et le rugueux; celle de Chafes, par le fer, le noir et le lisse. Dans l’exposition, les œuvres de ce premier sont accrochées à de lourds socles, tandis que les œuvres de ce second sont suspendues. Leurs méthodes de travail diffèrent également: Giacometti modelait tandis que Chafes travaille le fer. Le point de départ pour moi a été une recherche sur le vide, la dématérialisation et les sensations, des thèmes que les deux artistes abordent, bien que de façon complètement différente.

 

CM : Les écrits théoriques des deux artistes ont-ils favorisé l’idée de ce rapprochement ?

HF : En effet, surtout les textes de Chafes, qui, comme Giacometti, écrit  beaucoup. A partir de ceux-ci, j’ai constitué un glossaire de 20 mots faisant la liaison thématique entre les deux artistes : vide, intemporalité, nuit, blessure, mort, par exemple.

 

CM : Comment s’est faite la sélection des 15 œuvres de Giacometti exposées ?

HF : Chafes et moi les avons choisi tous les deux, dans les réserves de la Fondation Giacometti de Paris. Nous ne voulions pas les plus spectaculaires, mais les plus dématérialisées, les plus squelettiques. Nous avons eu une expérience extraordinaire de collaboration avec la Fondation. Ils nous ont même prêté deux œuvres inédites, qui n’avaient jamais été présentées auparavant, et une version en plâtre du célèbre Le Nez, qui n’avait été montrée qu’une seule fois. La directrice de la Fondation a d’ailleurs invité Chafes à faire une sculpture pour l’accueillir, dont le résultat s’appelle La Nuit (2018).

 

Photo: Sandra Rocha ©Rui Chafes / Photo: Alcino Gonçalves ©Rui Chafes

 

CM : Quels choix muséographiques avez-vous adopté dans cette exposition ?

HF : Dès le début, nous avons cherché à ne pas mettre en place d’intervention muséographique classique. Nous souhaitions établir un rapport direct entre les œuvres des deux artistes, ainsi qu’entre les œuvres et le spectateur, afin de créer un regard sans aucune distraction. Il y a cependant des règles de protection des œuvres à respecter. C’est Rui qui a trouvé la solution en abritant les statues de Giacometti les plus fragiles dans deux sculptures en forme de longs tunnels obscurs (Au-delà des yeux et Lumière, 2018). On peut y voir les statues de Giacometti comme pour la première fois, encore plus proches de nous. Ces tunnels obligent à se plonger dans la solitude, le silence et la contemplation. C’est une façon de résister à toutes ces expositions dans lesquelles il y a du bruit, du monde, de l’agitation. En cela, Chafes a apporté quelque chose de nouveau dans l’expérience contemporaine d’une exposition. Dans un monde de la transparence, du digital et de la vitesse, on est ici obligé de s’arrêter, de regarder et de sentir.

 

CM : Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce projet ?

Rui Chafes : L’invitation d’Helena de Freitas a été une surprise énorme et magnifique. C’est une idée dont je n’avais jamais entendu parler. J’étais très heureux qu’on me la propose car Giacometti est l’un des plus grands artistes du XXe et l’un des plus grands artistes tout court. Il a toujours été une lumière dans l’obscurité pour moi. C’est l’un des artistes qui m’a le plus intéressé, sur le plan esthétique et éthique. Il a mené sa vie dans une direction juste et rigoureuse, sans concession, en essayant de faire au mieux. Il a toujours choisi le plus difficile en tant qu’artiste et en tant que personne. Il ne vivait que pour son art dans des conditions dures et exigeantes, en ne perdant jamais son œil ni son chemin. C’est un modèle fondamental pour comprendre ce que je fais et comment je le fais.

 

CM : Votre vision de son œuvre a-t-elle évoluée après ce projet ?

RC : Bien sûr. Pendant des années, il a été un artiste très important que j’étudiais, que je lisais, dont j’allais voir les œuvres dans les musées. A partir du moment où j’ai été invité à faire ce projet, j’ai refait ce chemin d’apprentissage car j’endossais désormais une responsabilité plus grande à son égard. J’ai tout relu et revu afin d’adopter un regard plus proche. Mes connaissances au sujet de son travail se sont approfondies et ma vision de son œuvre a donc beaucoup changé.

 

CM : Quelle réflexion avez-vous mené pour produire 7 sculptures inédites dans la perspective de les exposer auprès de celles de Giacometti ?

RC : Je me suis efforcé de trouver un équilibre entre nos deux langages. Je prends les statues de Giacometti dans mes mains et je les soigne pour qu’elles puissent être vues, sans pour autant effacer mon propre travail. L’important pour moi a été de le montrer d’une façon dont il n’avait jamais été montré auparavant. Je voulais donner à le voir de façon nouvelle. Mais avant cela, forcer le regard à véritablement observer son œuvre. Je trouve que, de nos jours, on ne s’arrête pas assez pour regarder pas les choses.

 

CM : C’est pourquoi Au-delà des yeux (2018) prend la forme d’un tunnel de 12 mètres dans lequel le visiteur s’engouffre, plongé dans le noir le plus total et avance sans repère jusqu’à atteindre des sources de lumière qui mettent en valeur les œuvres de Giacometti. Là, le visiteur doit plisser les yeux pour parvenir à percevoir les statues à travers des vitrines en forme de fente ou bien recouvertes d’un quadrillage. Tout est fait pour que le corps entier du visiteur travaille à se concentrer sur l’œuvre à voir.

RC : Exactement. La question de l’intérieur et de l’extérieur traverse également l’exposition. Cette immersion dans l’obscurité contraste avec la lumière très forte mise à l’extérieur. Il n’y a pas de pénombre dans la salle d’exposition. L’expérience intérieur/extérieur est donc radicale. De même, en ce qui concerne les œuvres suspendues, telle que Avec rien (2018), il y a ce contraste entre un extérieur lisse et un intérieur rugueux, qui est visible. L’intérieur paraît brut et brutal. Pour Giacometti, c’est l’inverse : la peau extérieure de ces statues est rugueuse.

 

CM : Quelles réflexions peuvent découler de la rencontre entre vos deux œuvres ?

RC : Tout est possible. Il y aura des gens qui y verront une réflexion, d’autres qui estimeront que ça n’a pas de sens. Mais tout se produit en face des œuvres. On ne peut en parler. Il faut le vivre.

Cap Magellan remercie vivement Rui Chafes et Helena de Freitas d’avoir répondu à nos questions. L’entrée est libre à quiconque souhaiterait s’aventurer au premier étage de la Délégation en France de la Fondation Gulbenkian pour découvrir cette exposition unique en son genre

Propos recueillis par Caroline Gomes
Source : Fondation Gulbenkian

capmag@capmagellan.org