
Parfums de Lisbonne – Une traversée entre Paris et Lisbonne
28 avril 2026Cap Magellan a rencontré Marion Lima et Aurélie Tyszblat, toutes deux professeures au sein de l’association Le P’tit Bal Perdu. À travers leurs cours, stages et soirées, l’association fait vivre à Paris l’univers chaleureux et festif du Forró, tout en ouvrant également ses portes à d’autres expressions comme le Frevo, danse emblématique du carnaval de Recife et d’Olinda.
Marion Lima enseigne la danse depuis 2005 et anime, depuis 2009, les soirées régulières dans le 20ᵉ arrondissement. De son côté, Aurélie Tyszblat est professeure de chant et accompagne notamment la chorale du P’tit Bal Perdu, qui explore un répertoire principalement consacré au Forró, tout en s’aventurant avec plaisir vers d’autres rythmes brésiliens comme la samba, la ciranda ou le coco. Ensemble, elles participent à faire vivre un projet artistique et humain où danse, musique et convivialité se rencontrent.
Cap Magellan : Comment est née l’association en 2006 et d’où vient ce nom poétique Le P’tit Bal Perdu ?
Marion Lima : C’est moi qui l’ai fondée en 2006. Je suis française, mais j’ai monté cette association pour faire de la danse brésilienne. Le nom vient de la chanson de Bourvil, que je trouve merveilleuse. Cette chanson parle justement de ce bal qu’on a perdu et c’est quelque chose que j’ai vraiment ressenti : une forme de nostalgie de ne plus pouvoir danser comme nos grands-parents ou arrière-grands-parents avant la guerre. Aujourd’hui, on n’a plus ça en France. Le retrouver à travers le Brésil et avant ça avec la salsa, c’était une manière de faire un clin d’œil à cette idée : retrouver ce “petit bal perdu”. Voilà pourquoi on s’appelle comme ça.
CM : Comment danse et chant s’articulent-ils au sein du P’tit Bal Perdu, notamment avec la chorale créée en 2012 ?
Marion Lima : Ce qui est intéressant, c’est que l’idée vient d’un élève qui faisait aussi de la salsa. Il m’avait dit qu’apprendre à chanter les chansons aidait à mieux comprendre la musique et donc à mieux danser. J’ai trouvé ça pertinent. Comme je ne peux pas enseigner le chant, j’ai fait appel à Aurélie. J’ai participé au début à la chorale et ça a vraiment changé mon rapport à la danse : on comprend mieux la musique, on sent mieux les temps. Poser sa voix aide à poser ses pieds. Justement, Aurélie utilise une méthode qui est basée sur le corps.
Aurélie Tyszblat : J’utilise une méthode appelée o passo (« le pas » en portugais), créée par un Carioca, Lucas Ciavatta. Elle permet à des personnes sans formation musicale de comprendre la musique par le corps. Dans la chorale, on marche beaucoup : chaque syllabe correspond à un pas. Cela aide à se situer dans le rythme. La voix n’aime pas l’incertitude ; quand on sait ce qu’on fait, elle résonne. C’est aussi essentiel pour faire chanter un groupe de 10, 20 ou même 35 personnes ensemble. Le pas, c’est le mouvement et donc déjà la danse.
CM : À quoi ressemble une soirée typique ou un moment fort (bal, festival) du P’tit Bal Perdu ?
Marion Lima : Aujourd’hui, nos soirées se déroulent au Studio des Rigoles. On privilégie autant que possible la musique live, car c’est essentiel. La soirée commence à 21h avec une initiation pour les débutants. Ensuite, soit il y a des DJs, soit une alternance entre DJ et concert et ça dure jusqu’à 2h du matin. En résumé : on danse !
CM : Qu’est-ce qui vous touche le plus dans la transmission de votre discipline aujourd’hui ?
Marion Lima : Je pense que c’est le rapport aux autres. Je sais que je fais du bien. C’est un bien grand mot, mais je sais que je peux apporter des changements. Je ne le fais pas directement et puis, ce n’est pas ma vision des choses. Par exemple, je n’aime pas parler de danse-thérapie : pour moi, ce sont deux moments séparés, mais intrinsèquement, dans la danse, il y a quelque chose de réparateur, quelque chose qui fait évoluer, qui fait changer. Par exemple, le Forró a complètement changé mon rapport au corps et au corps des autres. Dans ma famille, on n’est pas très tactile. Je n’étais pas du genre à vouloir qu’on me touche. Avec le Forró, j’ai été servie ! Aujourd’hui, ça ne me dérange plus du tout. Au contraire, je trouve ça fou qu’on ne se touche pas, qu’il n’y ait pas de contact physique.
Je pense aussi que le fait d’enseigner une danse qui n’est pas française crée des passerelles entre deux cultures, ce qui est génial. J’emmène des élèves au Brésil depuis 2010 et ça révolutionne complètement nos repères. Là-bas, rien ne fonctionne comme en France et pourtant, ça fonctionne. Ça nous pousse à remettre en question nos certitudes, à changer et, quand on peut transmettre ça aux autres, c’est incroyable. Puis il y a tout le rapport au corps et le rapport homme-femme, très présent en danse de couple. C’est un sujet important, très questionné et très intéressant à explorer.
Aurélie Tyszblat : Il n’y a pas tellement cette question de rapport homme-femme dans le chant, en tout cas dans la chorale, même si on a des voix différentes, mais il y a surtout l’idée d’être inclusif. Dans ma chorale, il n’y a pas de sélection. J’adore quand quelqu’un arrive en début d’année et me dit : « On m’a toujours dit que je chantais comme une casserole, j’ai toujours rêvé de chanter et je suis nulle ». J’adore parce qu’il se passe quelque chose dans le fait de chanter en groupe. C’est une manière d’accueillir, de s’autoriser, y compris à chanter « mal ». Avec le groupe, on est tellement porté qu’on finit par faire vibrer sa voix de manière harmonieuse. Tout l’enjeu de l’année est là : au début, on galère. Ce sont des gens qui ne parlent pas forcément portugais, qui n’ont pas forcément le sens du rythme, mais à la fin, quand tout le monde chante ensemble, le résultat est harmonieux. Il donne envie de danser et surtout il envoie une véritable bulle de joie. C’est juste merveilleux pour moi et pour tout le monde dans le groupe.
CM : Le Forró semble simple au premier abord : où se cache réellement sa complexité ?
Marion Lima : C’est sa simplicité qui est complexe. Effectivement, je suis d’accord pour dire que le Forró est simple d’accès et qu’on prend rapidement du plaisir. Maintenant, pour bien le danser, il faut arrêter de dire que c’est facile, parce que ce n’est pas vrai. Déjà, pour nous, Européens et je parle aussi pour moi, en tant que Française, se coller à quelqu’un qu’on ne connaît pas bien, c’est chaud ! Être guidé par le corps sans passer par les bras, sans s’appuyer sur un cadre de bras, même s’il existe, c’est extrêmement exigeant. Dans le Forró, 90 % du guidage se fait par le corps. Il faut bouger son corps de manière à ce que l’autre puisse réagir avec le sien et ça, c’est dur, mais c’est justement là que ça devient passionnant. C’est une danse qui nous oblige à déplacer nos curseurs, à sortir de nos habitudes. On se confronte à ses limites et c’est très intéressant.
Depuis quelque temps, il y a aussi une évolution sur les rôles. J’ai toujours pratiqué les deux rôles et mes élèves se sont toujours sentis autorisés à faire pareil, mais en soirée, on restait quand même souvent sur un schéma classique : les hommes invitent, les hommes guident. Aujourd’hui, ça change. Lentement, mais ça change. C’est intéressant, parce que ça questionne. Certains hommes, par exemple, ne veulent pas danser entre eux et ça amène à se demander pourquoi. Je pars du principe que tout le monde a le droit de tout, mais sans jamais forcer qui que ce soit. Ce qui m’intéresse, c’est de questionner, de comprendre, de voir les limites de chacun et de jouer avec. Le rapport au corps est central. Le Forró est une danse « organique » : on danse comme on marche, sans posture artificielle, mais justement, être naturel avec quelqu’un collé à soi, ce n’est pas si simple et ce lâcher-prise-là est très riche.
Concernant le Frevo, c’est encore autre chose. Ce que j’aime dans cette danse, c’est la joie et le travail du corps. Surtout, j’aime montrer que tout le monde peut en faire. Sur Internet, on voit souvent des danseurs faire des sauts spectaculaires, des grands écarts en l’air et on se dit que c’est impossible. Effectivement, si on essaie ça directement, on va se faire mal ! Mais le Frevo, ce n’est pas que ça. Si on bouge simplement les épaules en rythme, on danse déjà. Il y a plein de façons de l’aborder : une dimension très poétique, les personnages de carnaval comme Pierrot et Colombine, la mélancolie de la fin du carnaval. Certains Frevos chantés ont même des paroles très tristes. Chacun peut y trouver sa place. Ce que le Frevo apporte énormément, c’est l’interprétation. On danse davantage sur la mélodie que sur la seule base rythmique.
CM : Aurélie, comment abordes-tu le travail vocal dans une chorale issue d’un univers plutôt dansant ? Quels sont les principaux défis pour les chanteurs avec le Forró ?
Aurélie Tyszblat : La chorale du P’tit Bal Perdu a effectivement commencé avec l’idée de chanter sur des musiques de bal Forró : le baião, le coco, le xote. Assez rapidement, on est sortis de ce nord-est du Brésil pour aller vers la samba, la ciranda, qui est aussi nordestine, et même la bossa nova.
Un des grands défis pour nous, c’est que nous ne sélectionnons pas les chanteurs. Ce sont donc des personnes qui arrivent sans parler portugais, sans avoir étudié cette langue. Il y a donc une première difficulté : la prononciation correcte, avec les bons accents toniques, les bonnes voyelles, notamment des sons qui n’existent pas en français, comme les ão. Ensuite, il faut faire en sorte que tout cela devienne naturel, intégrer cette langue dans notre instrument de Français, habitué à d’autres sons, d’autres voyelles, d’autres consonnes. C’est un vrai travail. Quand j’aborde un nouveau morceau, on le « mâchonne » ensemble jusqu’à ce que ça devienne naturel, un peu comme un geste de danse. L’articulation, c’est un geste vocal. Quand on sait comment prononcer un mot, on est plus sécurisé pour chanter et poser les notes. Après, il y a l’intonation, la mélodie. En chorale, on chante à deux ou trois voix, donc en groupes distincts. Le bonheur, c’est quand on arrive à faire chanter ces groupes ensemble, avec une harmonie où chacun tient sa voix. Cela crée un ensemble qui donne souvent des frissons, parce que ce sont des vibrations partagées.
Cerise sur le gâteau, à la fin de l’année, on réunit nos deux spécialités avec Marion : on ajoute le mouvement. Une fois que les chanteurs savent ce qu’ils font, on peut intégrer le corps. Là, on arrive à raconter une histoire, à donner un support de récit à chaque chanson, à transmettre quelque chose d’émouvant, qui donne envie de danser.
CM : Comment voyez-vous évoluer la scène du Forró en France et plus largement de la musique et de la danse brésilienne ?
Marion Lima : Je viens de la salsa et j’ai arrêté quand ils ont commencé à diviser en styles. Ça me rend dingue. L’idée de faire des soirées par style, de séparer les gens, alors que justement on fait ça pour rassembler, pour faire du bal ça me pose problème. C’est un peu ce qui est en train de se passer avec le Forró, malheureusement. Je lutte de toutes mes forces pour qu’on garde une diversité de propositions. J’essaie vraiment de préserver la variété, parce que c’est ça qui rassemble. Ce qui m’inquiète, c’est que les questions de style prennent parfois le dessus sur le plaisir de danser à deux.
La bonne nouvelle, c’est qu’après la pandémie, qui a accentué le repli sur soi et l’hyperspécialisation, on sent que les choses évoluent. De plus en plus de communautés reviennent vers le mélange, vers l’ouverture. Franchement, faire une soirée entière sur un seul rythme, cela n’a pas de sens. La richesse du Forró, c’est justement la variété. Ça fait varier les vitesses, les sensations, les émotions. Avoir à la fois du live et des DJ, c’est génial. Donc je pense et j’espère qu’on est en train de remonter la pente.
Aurélie Tyszblat : Je reviens d’un mois au Brésil et ce que j’expliquais là-bas, c’est qu’à Paris, il n’y a pas une soirée sans musique brésilienne. Pas une seule. Que ce soit à Paris ou en banlieue, on peut écouter tous les styles. Quand on dit ça au Brésil, les gens sont très étonnés, mais c’est la réalité. De plus en plus de personnes découvrent cette musique en France, voyagent, s’y intéressent. Je trouve ça magnifique. Plus on sera nombreux à prendre du plaisir avec cette musique, mieux ce sera. Je ne pense pas du tout qu’il faille limiter les événements ou éviter les chevauchements. Au contraire : plus il y a de propositions, plus la musique est vivante et plus il y a de public. Il y a de la place pour tout le monde. À condition que ce soit fait avec amour, avec respect, dans un esprit de convivialité et de partage. Mon seul souhait, peut-être, c’est de ne pas reprendre certains défauts : notamment le volume sonore. Il faut pouvoir entendre la musique, les instruments, les voix. Ne pas être obligé de crier pour chanter. Si on peut vraiment écouter, ressentir et partager la musique, alors moi, je suis contente.
CM : Merci beaucoup Marion et Aurélie pour toutes vos réponses.
Vous pouvez suivre Marion et Le P’tit Bal Perdu sur Instagram et Facebook, ainsi que leur marathon Nao Para, Nao para, Nao Para, organisé en Novembre. Toutes les informations sont également disponibles sur le site collectif RitmoBrasil et sur le site de de l’école de danse Kim Kan – Paris 20e pour les cours de danse. Pour les retrouver personnellement, les cours et les soirées ont lieu au Studio des Rigoles, 46 rue des Rigoles 75020 Paris, pour la danse et au 17 rue Petit 75019 Paris, pour la chorale.
Interview réalisée par Julie Carvalho,
et Liliana Tavares Ribeiro
de Tempestade 2.1
Publié le 28/04/2026




