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1 avril 20262 avril 1976, 250 élus adoptaient la première Constitution démocratique portugaise. Un acte fondateur qui concluait deux années de révolution et scellait pour toujours le destin d’un peuple.
L’odeur des œillets
Il est 3h du matin, le 25 avril 1974. À Lisbonne, la radio diffuse une chanson interdite : Grândola, Vila Morena, du chanteur engagé Zeca Afonso. Pour les rares noctambules, ce n’est qu’une mélodie populaire. Pour une centaine de jeunes capitaines de l’armée portugaise dissimulés dans leurs casernes, c’est le signal, le signal d’une révolution.
En quelques heures, sans presque un coup de feu, la plus ancienne dictature d’Europe occidentale s’effondre. Quarante-huit ans d’Estado Novo (le régime autoritaire de Salazar, perpétué par Marcelo Caetano) s’évaporent comme une mauvaise nuit. Le peuple de Lisbonne, incrédule et euphorique, se déverse dans les rues. Une vendeuse de fleurs, Celeste Caeiro, distribue aux soldats ses œillets rouges. Les militaires glissent les fleurs dans le canon de leurs fusils. Le symbole est né : ce sera, pour toujours, la Révolution des Œillets.
48 ans sans respirer
Évidemment, pour mesurer l’ampleur du miracle, il faut se souvenir de ce qu’était le Portugal avant. António de Oliveira Salazar, professeur d’économie austère et rigide, prend le pouvoir en 1932 et construit méthodiquement son Estado Novo, un régime corporatiste, nationaliste, profondément catholique. Pas de partis politiques, pas de syndicats libres, pas de presse indépendante. La PIDE, la police secrète, surveille, dénonce, torture. Des milliers de Portugais passent des années derrière les barreaux pour un mot de travers, un tract, une réunion clandestine.
Le Portugal de Salazar est aussi l’un des pays les plus pauvres d’Europe occidentale, enlisé dans des guerres coloniales épuisantes en Angola, au Mozambique et en Guinée-Bissau. C’est d’ailleurs dans ces tranchées africaines que germe la révolte des officiers. Ces jeunes capitaines, envoyés combattre pour un empire qui refuse de mourir, rentrent transformés. Ils ont vu mourir leurs camarades pour rien. Ils décident d’en finir…
Alors, le Mouvement des Forces Armées (MFA) avait tout planifié. Des colonnes blindées convergent vers Lisbonne. La résistance du régime est quasi nulle. Caetano capitule dans la soirée. La révolution aura duré moins d’une journée. Mais ce sont les civils qui en font la légende : des milliers de Lisboètes serrent dans leurs bras les soldats casqués, grimpent sur les tanks, envahissent les prisons pour libérer les détenus politiques. La censure est levée. Les journaux paraissent pour la première fois sans les blancs laissés par les ciseaux du censeur. Le 1er mai 1974, 500 000 personnes défilent à Lisbonne, dans un pays de neuf millions d’habitants à l’époque.
Le temps tourmenté de la liberté
La révolution gagnée, il fallait construire la démocratie et, cela, c’est bien plus difficile. Les dix-huit mois qui suivent le 25 avril sont une période d’effervescence intense, que les Portugais appellent le PREC (le Processus Révolutionnaire en Cours). Les partis politiques fleurissent, les nationalisations se succèdent, les tensions idéologiques s’exacerbent. En novembre 1975, un coup d’État d’extrême gauche échoue de justesse.
C’est dans ce contexte fébrile qu’est élue, le 25 avril 1975 (exactement un an après la révolution) une Assemblée Constituante. Les Portugais font la queue dès l’aube dans les bureaux de vote. Beaucoup votent pour la première fois de leur vie. Certains pleurent. Le Parti Socialiste de Mário Soares arrive en tête avec 38% des voix. C’est à ces élus que revient la mission historique d’écrire désormais les règles du jeu démocratique.
Le 2 avril 1976 : un texte fondateur
Après des mois de négociations et de débats passionnés, l’Assemblée Constituante adopte, le 2 avril 1976, la Constitution de la République Portugaise. Le texte entre en vigueur le jour même. Il proclame en préambule la volonté du peuple portugais de « défendre l’indépendance nationale, de garantir les droits fondamentaux des citoyens, d’établir les principes de base de la démocratie ». Trois phrases. 48 ans de dictature, résumés et renversés en trois phrases.
Sur le fond, cette Constitution est remarquable par son ambition. Elle consacre non seulement les libertés civiles classiques (comme le droit de vote, la liberté d’expression, la liberté de réunion) mais aussi des droits sociaux audacieux : le droit au travail, à la santé, à l’éducation, au logement. Elle instaure un régime semi-présidentiel : un Parlement souverain, un Premier ministre issu de la majorité, un Président élu au suffrage universel direct. Par ailleurs, l’armée, par un compromis original, conserve provisoirement un rôle de garant constitutionnel via le Conseil de la Révolution, une structure dissoute lors de la première révision en 1982.
Le texte porte les marques de son époque révolutionnaire : il évoque « l’ouverture vers une société socialiste » et la « démocratie économique, sociale et culturelle ». Ces formulations nourriront des débats intenses pendant des décennies. Mais l’essentiel est là : le Portugal a un État de droit. En une nuit d’avril, le pays bascule définitivement du côté de la liberté !
Dans la foulée de la Constitution, les élections législatives du 25 avril 1976 consacrent la victoire du Parti Socialiste (PS). Mário Soares devient Premier ministre d’un pays politiquement euphorique mais économiquement à la traîne. Son défi est immense : stabiliser les institutions, rassurer les investisseurs, gérer le retour de 500 000 retornados, ces Portugais rapatriés des colonies africaines après les décolonisations express.
Le 27 juin 1976, le général António Ramalho Eanes est élu Président de la République avec 62% des voix au premier tour. La démocratie a désormais ses deux têtes. Dix ans plus tard, en 1986, le Portugal franchit une nouvelle étape historique en rejoignant la Communauté Économique Européenne (CEE). Cette même année, Mário Soares est élu Président de la République, premier chef d’État civil du pays depuis des décennies. L’ère de la normalisation est accomplie.
50 ans après : le bilan d’un demi-siècle
En 2026, le bilan est à la fois remarquable et nuancé. Le Portugal est aujourd’hui une démocratie stable, ancrée dans l’Union Européenne et dans l’OTAN, avec des institutions qui fonctionnent. La liberté de la presse, le droit de grève, l’accès aux soins, l’égalité entre hommes et femmes, l’interdiction de la torture : tout ce qui n’existait pas sous Salazar va désormais de soi.
Mais des fissures sont visibles. En 2024, lors des élections législatives, le parti populiste Chega a décroché 18% des voix, capitalisant sur la colère d’une partie de la population face aux inégalités et à la crise du logement. L’Economist Intelligence Unit classe encore le Portugal parmi les « démocraties imparfaites », pointant les dysfonctionnements du système de gouvernance. Une jeunesse confrontée à des salaires bas et à des loyers qui s’envolent regarde l’avenir avec une inquiétude que n’avaient pas connue ses parents.
Concernant la Constitution de 1976, celle-ci a été révisée sept fois depuis son adoption, une agilité qui témoigne de sa vitalité. Épurée de ses références les plus idéologiques, adaptée à l’Europe, modernisée. Certains, notamment à droite dans l’échiquier politique, voudraient en réécrire les fondements. D’autres la défendent comme un patrimoine sacré. Ce débat lui-même est une victoire : on peut critiquer la Constitution, la défier dans les urnes, la réviser démocratiquement. C’est exactement ce que Salazar avait voulu empêcher pendant quarante-huit ans.
C’est exactement ce que Celeste Caeiro, la vendeuse de fleurs du 25 avril 1974, avait rendu possible, à sa façon, avec ses œillets. En 2026, ce n’est pas seulement un texte constitutionnel qui fête ses 50 ans. C’est un peuple entier qui célèbre le jour où il a choisi, une nuit d’avril, de ne plus jamais avoir peur.
Enzo Frederico – Étudiant à l’Université de Madrid
Article du Cap Mag d’avril 2026 – https://capmagellan.com/publications/capmag/
Photo : © Diane Ansault
Publiée le 1/04/2026




