
Capitão Fausto de volta a Paris!
13 mars 2026Le troisième ouvrage de la collection Brûle-frontières des éditions Chandeigne et Lima a été publié le 6 février 2026 : La Classe et la Fonction de Mariana Alves. C’est un récit poignant, qui revient sur le quotidien dans une loge de gardien du XVIe arrondissement de Paris. Cap Magellan a souhaité en savoir plus.
Cap Magellan : Le livre La Classe et la Fonction est un livre très personnel et intime. Pourquoi avoir voulu raconter cette histoire ?
Mariana Alves : C’est une histoire que j’aurais voulu raconter plus tard. J’avais déjà en tête d’écrire un récit sur le quotidien des gardiens d’immeuble parisiens. Il n’y avait pas de texte à ce sujet et il y avait tellement à dire… J’avais commencé quelque chose mais j’avais rapidement mis ce brouillon de côté car je ne me sentais pas prête à me plonger dedans. Puis j’ai vu autour de moi des voix s’élever comme l’article de Mickaël Correia sur les femmes de ménage portugaises dans Médiapart ou des romans issus d’enfants ayant une double culture. J’ai compris qu’il y avait enfin de la place pour ce genre de récits et j’ai donc entamé le mien.
CM : Cet ouvrage s’inscrit dans la collection Brûle-Frontières des éditions Chandeigne et Lima. Comment s’est déroulée la rencontre avec les directrices de collection ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de publier chez Chandeigne et Lima ?
Mariana Alves : L’apparition de cette collection a été également une des raisons du texte. En effet, il y avait enfin un espace où il pouvait exister. Je trouve que cette collection est précieuse car elle pallie un manque dans la littérature francophone contemporaine. Les directrices de collection, Mylène Oliveira Contival et Ana Maria Torres, tout comme l’éditrice Anne Lima, ont vraiment à cœur de porter des textes forts, des récits importants comme celui de José Vieira et celui de Jorge Valadas. Je suis heureuse de savoir que le mien s’inscrit dans cette lignée éditoriale.
CM : Depuis la sortie, quels sont les retours ?
Mariana Alves : Pour l’instant, le livre vient juste de sortir mais j’ai l’impression qu’il a de bons retours. C’est un texte qui ne concerne pas seulement la communauté portugaise. Je pense qu’il parlera à toute personne qui a vécu la violence de classe.
CM : L’ouvrage commence avec trois phrases très marquantes et intrigantes « Tout est vrai. Tout est faux. Ceci est une histoire de maison hantée ». Pourquoi ce début ?
Mariana Alves : J’ai pensé ce récit comme un conte noir, presque d’horreur. Le lieu, la loge de gardien, est un personnage à part entière qui hante. Pour moi, c’est même le protagoniste de l’histoire.
De plus, même s’il y a des éléments fortement autobiographiques, cela reste pour moi de la fiction. Tout est du point de vue de la Grande petite. A partir de là, dès qu’il s’agit d’une vision subjective des choses, le romanesque apparaît.
CM : Dans la première partie, vous parlez de vous enfant à la troisième personne, sous le nom « Grande petite ». Pourquoi ce choix ?
Mariana Alves : Comme je voulais faire de ce récit un conte, j’avais besoin de personnages un peu archétypaux, comme dans les légendes ou les contes de fée. La Grande petite est apparue très rapidement. C’est un personnage assez visuel : on n’a pas besoin de la décrire, on arrive très vite à imaginer à quoi elle ressemble : une sorte de Petit Poucet qui lache page après page des histoires, des anecdotes, du vécu pour constituer à la fin l’ossature de la maison hantée.
CM : Le livre est centré en grande partie autour des « autres ». Ils ne sont jamais présents dans l’histoire, mais prennent une place significative, étouffante. Vous ne les nommez pas, mais on comprend de qui il s’agit. Qu’est-ce que vous avez voulu transmettre et faire sentir au lecteur ?
Mariana Alves : Les Autres sont étouffants, en effet. Tels une présence fantomatique, ils hantent la vie de la famille de la Grande petite. C’était important pour moi de bousculer le langage de l’altérité. On dit beaucoup des immigrés qu’ils sont des étrangers. Je voulais donc redistribuer les sièges et montrer leur propre étrangeté.
Il y aussi une volonté de mettre mal à l’aise, c’est-à-dire, de montrer toute l’absurdité de leurs actes du quotidien, de comprendre à quel point la frontière entre le privé et le public est fine. Montrer l’importance du respect, montrer aussi la force de la violence en sourdine qui existait et qui existe toujours. Revoir en perspective des notions comme le mérite, le service ou tout simplement le travail.
CM : L’histoire au global est plutôt sombre et triste. Vous précisez à la fin que les moments heureux ont existé mais que vous les gardez privés. Pourquoi avoir voulu ajouter cette précision ?
Mariana Alves : La loge, c’est un entre-deux. Un espace où se mêle le privé et le public. Ce roman, c’est un peu l’incarnation de cet espace en texte, d’où la construction particulière, avec des définitions, des bouts de récits, des signes et des dessins.
Je ne dirais pas que c’est un texte sombre mais c’est définitivement un texte violent, un texte pétri de colère. Un texte où il y a également beaucoup d’humour noir. C’est un récit qui veut pointer certaines choses qui ont été longtemps cachées sous le tapis. Mais ce qui se passe derrière le rideau n’est pas pertinent pour le reste de l’histoire. Je voulais écrire quelque chose d’assez universel, décortiquer les préjugés pour les rendre ridicules, et je pense que le lecteur comprend très vite que l’enjeu est cette quête absolue d’intimité.
CM : C’est un livre qui parle à beaucoup d’entre nous je pense. Personnellement, il m’a beaucoup touché et je l’ai trouvé très bien écrit. Quel message souhaitez-vous que le lecteur retienne ?
Mariana Alves : Je suis très contente qu’il vous ait touché. C’est un peu naïf mais j’espère que ce récit fera réfléchir, fera ouvrir les yeux sur ce qui se passe autour de soi. A l’heure actuelle, il est plus qu’urgent de voir la société avec des yeux plus humanistes, plus empathiques, de se rappeler d’où l’on vient et avec qui on cohabite. Etonnamment, La Classe et la Fonction est un texte d’espoir mais c’est aussi un récit qui veut mettre les pendules à l’heure, montrer ce qui est sombre sous le vernis, faire éclater les apparences, mettre tout le monde d’égal à égal.
CM : Aimeriez-vous écrire un autre ouvrage ?
Mariana Alves : Non, ce texte a été pensé pour être le seul. J’espère toutefois qu’il donnera peut-être l’envie à d’autres que moi d’écrire, de raconter quelque chose de beau et de fort. On a besoin de ce genre de textes.
CM : Pour finir, auriez-vous un message pour les jeunes lusodescendants ?
Mariana Alves : Juste un petit message pour dire que j’ai hâte de voir et de découvrir tout le bien qu’ils peuvent faire à notre société !
Un grand merci et bravo à Mariana Alves pour cet ouvrage ! Nous vous invitons à vous le procurez dans vos librairies de quartier ou sur le site de l’éditeur.
Interview réalisée par Julie Carvalho,
Publié le 23/03/2026




