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13 octobre 2026
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13 octobre 2026À Paris, MansA – la Maison des mondes africains propose une programmation pluridisciplinaire consacrée aux cultures du continent africain et de ses diasporas. À travers des expositions, des projections, des rencontres et des performances, l’établissement entend faire dialoguer les héritages historiques avec les pratiques artistiques contemporaines. Du 16 octobre au 13 décembre 2026, MansA consacre une exposition à Amílcar Cabral, figure majeure des luttes pour l’indépendance africaine. Intitulée « Pour un humanisme radical », elle réunit neuf artistes contemporains de Guinée-Bissau, du Cap-Vert, du Sénégal et du Portugal, dont les œuvres entrent en résonance avec sa pensée. Cap Magellan a rencontré Elisabeth Gomis, directrice de MansA, pour évoquer la vocation de cette institution, l’héritage politique et humain d’Amílcar Cabral et la manière dont son œuvre continue d’éclairer notre monde contemporain.
Cap Magellan : Pour commencer, comment présenteriez-vous la Maison des mondes africains, MansA, à celles et ceux qui ne la connaissent pas encore ? Quelle vision souhaitez-vous défendre à travers sa programmation ?
Elisabeth Gomis : MansA est un lieu fédérateur, où l’on se retrouve pour découvrir les cultures du continent africain, mais aussi celles de ses diasporas, des Amériques à l’océan Indien, en passant par l’ensemble des communautés africaines à travers le monde. C’est un établissement culturel qui propose une programmation pluridisciplinaire, allant de la musique au cinéma, en passant par la littérature et les performances de danse. Nous sommes basés à Paris, mais nous organisons également des événements hors les murs, notamment en Martinique, à Bordeaux ou à Marseille. Notre mission ne consiste pas uniquement à nous adresser au public parisien. Nous souhaitons avoir une portée nationale et permettre au plus grand nombre de découvrir, d’explorer et de partager ces cultures avec nous.
CM : Votre parcours se situe au croisement du journalisme, de la réalisation, de la production et de l’ingénierie culturelle. Qu’est-ce qui vous a conduite à prendre la direction de la Maison des mondes africains?
Elisabeth Gomis : C’est un concours de circonstances. J’étais journaliste lorsque l’on m’a proposé de prendre la direction de cet établissement, mais j’étais également productrice et j’avais lancé un magazine. MansA est, en quelque sorte, la convergence de mes expériences personnelles et professionnelles. J’ai eu la chance de travailler pour de grands médias, de M6 à Arte et France Télévisions. La création de mon magazine m’a également permis de développer un ancrage sur le continent africain, que j’ai eu l’occasion de parcourir largement. J’ai ainsi constitué un important réseau et acquis une meilleure compréhension des enjeux du continent, de Marrakech au Cap, en passant par Dakar et Djibouti. Je dirais que je suis arrivée au bon endroit, au bon moment, et à une période de ma vie où j’étais plus solide dans mes choix professionnels. J’avais 37 ans lorsque tout a commencé et cette opportunité est arrivée à un moment particulièrement favorable de mon parcours.
CM : Du 16 octobre au 13 décembre, MansA consacre une exposition à Amílcar Cabral. Pourquoi était-il important de mettre aujourd’hui à l’honneur cette figure majeure des luttes pour les indépendances africaines ?
Elisabeth Gomis : Amílcar Cabral reste relativement méconnu dans les pays francophones, alors qu’il était lui-même francophile et parlait très bien français. Il avait de nombreux amis français, notamment Sarah Maldoror, et il est venu à plusieurs reprises en France. Pourtant, lorsque l’on évoque les indépendances africaines, on cite plus spontanément Kwame Nkrumah pour le Ghana ou Patrice Lumumba pour le Congo. Cabral, lui, n’est pas nécessairement une figure à laquelle tout le monde pense immédiatement, alors que sa pensée a inspiré de nombreuses personnalités, notamment Thomas Sankara et Angela Davis. Il défendait une ambition profondément panafricaine : imaginer un continent où les frontières ne constitueraient pas un obstacle à la pensée, aux luttes et à l’émancipation. Nous avions le sentiment que cette figure n’avait pas été suffisamment mise en valeur en France. Lui consacrer une exposition était donc une manière de lui rendre sa place. C’était aussi l’occasion de sortir d’une approche exclusivement francophone du continent. Nous avons souvent tendance à nous tourner vers le Sénégal, le Bénin ou la Côte d’Ivoire, mais il est essentiel d’explorer toute sa diversité, notamment les pays lusophones.
CM : L’exposition cherche également à dépasser la seule dimension historique du personnage. Que peut encore nous apprendre sa pensée sur le monde contemporain ?
Elisabeth Gomis : Je pense que nous avons encore beaucoup à apprendre de lui. Je suis particulièrement sensible à la place qu’il accordait aux femmes dans la lutte pour l’indépendance. Il leur confiait des responsabilités importantes, comme des fonctions de commandement, de conseil ou de combat. À son époque, cette place ne lui faisait pas peur ; au contraire, il l’encourageait. Lors des recherches pour le catalogue, j’ai découvert une lettre qu’il avait écrite à sa nièce. Elle m’a beaucoup touchée. Il lui parle à la fois comme un oncle affectueux et comme un responsable politique. Il salue l’engagement de son groupe de jeunes, tout en lui expliquant que tous ne peuvent pas aller au combat et que certains doivent rester en ville pour assurer d’autres responsabilités, notamment administratives. Il l’encourage dans son parcours et lui témoigne sa confiance, alors même qu’il mène une lutte difficile pour l’indépendance de son pays et sait qu’il est traqué. Cette lettre, pleine d’émotions et d’affection, révèle une dimension profondément humaine de sa personnalité. Je trouve cet héritage particulièrement important aujourd’hui, alors que les femmes doivent encore lutter pour être entendues et reconnues à égalité dans la vie politique. Elles sont encore trop souvent interrompues ou disqualifiées dans les débats.
L’autre enseignement concerne notre rapport à la terre et aux ressources naturelles. Le modèle capitaliste a conduit à l’épuisement de ressources indispensables à notre survie, à notre respiration et à notre accès à l’eau. À son époque, Cabral avait déjà réfléchi à ces questions, notamment face aux sécheresses et aux famines. Sa pensée nous rappelle que les enjeux écologiques ne sont pas nouveaux et qu’il est essentiel de prendre au sérieux les limites de notre environnement. Son héritage reste donc pertinent à la fois sur les questions d’égalité et sur celles de notre rapport à la terre.
CM : Le titre de l’exposition, Pour un humanisme radical, est particulièrement fort. Que signifie cette notion pour vous et comment se traduit-elle dans le parcours de l’exposition ?
Elisabeth Gomis : On pourrait penser que les mots « humanisme » et « radical » s’opposent, mais notre programmatrice, Zoubida Debag, est revenue à l’étymologie du terme « radical », qui renvoie à la racine. Il s’agit donc de revenir à la source des choses et de placer l’être humain au centre. Le mot « radical » peut aujourd’hui être associé à la lutte, à la révolution ou à la violence, mais il ne faut pas le réduire à cette seule signification. Il peut aussi désigner une démarche qui cherche à comprendre les choses à leur origine, sans détourner le sens des mots. Nous considérons qu’Amílcar Cabral était profondément humaniste. Il savait cependant que son pays ne pourrait pas se libérer du joug colonial sans lutte ni réflexion révolutionnaire. Cette émancipation a nécessairement impliqué des épisodes difficiles. C’est précisément cette articulation entre la place centrale de l’être humain et la nécessité de lutter pour sa liberté qui donne toute sa force au titre de l’exposition.
CM : Neuf artistes contemporains de Guinée-Bissau, du Cap-Vert, du Sénégal et du Portugal dialoguent avec la pensée de Cabral. Comment avez-vous évité que leurs œuvres ne deviennent de simples illustrations de sa vie et de ses idées ?
Elisabeth Gomis : Nous aurions pu organiser une exposition photographique retraçant sa vie et son œuvre, mais ce n’était pas notre objectif. Nous voulions faire résonner sa pensée avec les pratiques d’artistes contemporains et leur laisser la liberté de s’exprimer à partir de certains aspects de son héritage. L’œuvre végétale de Monica de Miranda, par exemple, réunit différentes plantes et introduit une présence sensible de la terre dans MansA. Le vert des feuilles évoque les forêts luxuriantes et les régions reculées de Guinée-Bissau. Au-dessus, des paysages du Cap-Vert, plus arides, font apparaître d’autres tonalités, notamment des encres et des bruns. Nous voulions éviter une approche trop littérale, qui se serait limitée à présenter des photographies de Cabral. Ces documents historiques sont présents dans le catalogue et dans le livret de l’exposition, notamment à travers une frise chronologique.
L’une des œuvres les plus directement liées à son image est celle de Nubareto, Agnia Historia, qui a également inspiré le visuel de l’exposition, mais cette représentation est elle-même transformée : les deux côtés du visage de Cabral sont inversés et associés à la Guinée-Bissau et au Cap-Vert. Pour le reste, nous avons privilégié une forme de poésie et de traduction artistique de sa pensée, en laissant chaque artiste s’exprimer à travers sa propre pratique.
CM : Au-delà de l’exposition, vous proposez des rencontres, des débats, des projections, des concerts et des séances d’écoute. Pourquoi est-il important de développer une programmation aussi pluridisciplinaire ? Que souhaiteriez-vous que les visiteurs retiennent de cette expérience ?
Elisabeth Gomis : À MansA, nous proposons généralement une programmation élargie autour de chaque exposition, car nous souhaitons offrir différentes portes d’entrée au public. Certaines personnes viennent pour les œuvres, d’autres sont davantage attirées par le cinéma. Elles peuvent ainsi découvrir l’histoire de Cabral à travers les films de Sarah Maldoror, qui montrent notamment des images du carnaval de Bissau ou du volcan au Cap-Vert. Il est important de diversifier ces approches afin de toucher les petits comme les grands. Nous avons également prévu un travail de médiation adapté aux enfants. Certains termes, comme celui de « lutte armée », sont difficiles à comprendre à sept ans. Nous cherchons donc des manières différentes de les expliquer et d’ouvrir leur imaginaire, notamment autour des orishas ou d’éléments liés à la figure de Cabral.
Quant à ce que j’aimerais que les visiteurs emportent avec eux, ce serait l’espoir et la détermination qui animaient Cabral. On lui a malheureusement coupé les ailes en plein vol, mais il avait posé des bases importantes pour permettre une libération à la fois mentale et physique. Cette émancipation ne concerne pas uniquement l’histoire coloniale : elle s’inscrit aussi dans un contexte mondial et dans des rapports de force qui dépassent les frontières. Cabral a su transmettre cette ambition. J’aimerais donc que les visiteurs repartent avec cette idée de liberté, mais aussi avec un message d’espoir.
Nous remercions Elisabeth pour cet échange et pour nous avoir fait découvrir la démarche de MansA ainsi que l’héritage toujours vivant d’Amílcar Cabral. Pour découvrir l’exposition, rendez-vous à la Maison des mondes africains du 16 octobre au 13 décembre. Plus d’informations sur le site.
Interview réalisée par Julie Carvalho,
de Os Cadernos da Julie et
travail préparatoire réalisé par Liliana Tavares Ribeiro.
Publié le 13/10/2026




