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4 mai 2026Cap Magellan a rencontré Philippe Machado Domingues, réalisateur franco-portugais de 31 ans. Cela a été l’occasion d’évoquer sa carrière et son dernier moyen-métrage complété en décembre 2025, le documentaire Il n’y aura jamais assez d’images (Nunca haverá imagens suficientes), sa troisième réalisation, après À l’année prochaine (2019) et Les Quatre Tours (2023).
Cap Magellan : Selon toi, il s’agit de ton meilleur film parce que tu as la sensation d’avoir réussi quelque chose d’intime et d’universel. Pourtant, ton premier film, À l’année prochaine, évoque aussi des expériences que de nombreux franco-portugais ont pu vivre. Est-ce le côté plus personnel de l’histoire qui t’as convaincu ?
Philippe Machado Domingues : C’est une bonne question. Je pense que cela s’explique par le format du documentaire qui me permettait de plonger dans des images d’archives très intimes, très personnelles. J’avais l’impression d’atteindre une forme de vérité, en tout cas la mienne.
Selon moi, l’émotion partagée était plus pure que celle partagée par une fiction comme À l’année prochaine. Il s’agissait de mon premier film et j’avais 23 ans. Je pense que j’étais naïf et presque immature pour réfléchir à certains thèmes, dont la question du deuil. J’en suis quand même fier et content de le voir à chaque fois. Je crois donc que c’est mon meilleur film parce que j’ai réussi à concrétiser des émotions grâce au format du documentaire, à une certaine liberté de forme, plus artistique et réflexive qu’avant, et au fond proposé : la séparation entre nos deux pays, le deuil et la récolte d’informations et d’images sur les membres de notre famille. Avec ces images d’archives, j’ai réussi à toucher quelque chose qui m’était plus proche.
CM : En combien de temps le documentaire a-t-il été réalisé ?
Philippe Machado Domingues : Il y a eu plusieurs périodes. Il y a eu une semaine de tournage en 2021. C’était il y a très longtemps.
Au départ, j’avais fait ce film après une commande qu’on m’avait proposé pour parler de l’immigration portugaise d’un point de vue émotionnel. J’ai profité de ce voyage en voiture pour tourner mes propres images. Je me suis ainsi éloigné de la commande pour réaliser d’autres idées, en particulier en allant au Portugal. Une fois que j’avais tourné toutes ces pistes, je me suis dit : « bon, j’ai peut-être un film à faire », mais je ne savais pas encore exactement quel film. Je ne savais pas encore où le sujet me mènerait mais j’avais tourné des images qui me plaisaient. En commençant à monter le film, j’ai progressivement trouvé sa trame. Cela m’a conduit à demander à mon chef opérateur de retourner au Portugal en début d’année 2025 parce qu’il me manquait des choses. Comme quoi, il n’y a jamais vraiment assez d’images ! On est alors retourné dans mon village, au Portugal, à Cambeses, pour filmer ces dernières idées. Ce moment a duré trois jours.
En résumé, je dirais que le tournage a duré huit jours au total. Huit jours étendus sur des années, parce qu’il m’a fallu du temps pour trouver les mots justes.
CM : Ton premier moyen-métrage, À l’année prochaine, a été réalisé avec des demandes de financement. Comment cela s’est passé pour Il n’y aura jamais assez d’images ?
Philippe Machado Domingues : Je n’ai pas lancé d’appel à financement ou tout autre type de demande. J’ai eu la chance d’avoir le soutien d’une association qui avait déjà rassemblé des fonds, que j’ai utilisés. Néanmoins, une fois que le montage a commencé, j’ai effectivement demandé des aides extérieures. J’ai pu avoir l’aide de la municipalité de Monção, là où j’ai tourné, et aussi d’un mécène pour finir le montage.
En ce qui concerne À l’année prochaine, j’ai fait appel à toute ma famille et tous mes amis car c’était mon premier film. J’ai également bénéficié d’aides universitaires.
Les quatre tours est un film produit. J’ai eu l’aide d’une région, d’un département et d’un fonds français qui s’appelle le CNC. Ce film n’a pas eu besoin des mêmes aides que pour À l’année prochaine.
Pour le documentaire Il n’y aura jamais assez d’images, j’espère le projeter bientôt. J’attends quelques réponses de festivals. On verra, parce que c’est un format très difficile : Il fait 45 minutes, c’est un moyen-métrage documentaire. Ce n’est pas le format le plus simple à diffuser. Dans le pire des cas, je le diffuserai par des voies tierces comme Internet, Youtube, Vimeo, ou même peut-être l’intégrer dans des sites portugais et le diffuser sous une forme plus large.
CM : Il n’y aura jamais assez d’images a été terminé en décembre 2025. Cependant, tu n’étais pas prêt à le montrer tout de suite mais seulement quelques mois plus tard. Pourquoi une telle attente ?
Philippe Machado Domingues : En France, il y a parfois des festivals qui demandent l’exclusivité de la projection d’un film. Il faut que j’attende des confirmations, des réponses de festivals avant de faire une projection « officielle ». C’est un petit peu la règle dans les festivals français et c’est la raison pour laquelle je n’étais pas encore sûr en décembre. Aujourd’hui, ça commence à se débloquer. Il y a effectivement cette projection au Portugal. En France, j’espère entre juin et juillet. Je pense en faire au moins deux. Je le saurai assez vite mais j’espère une à Paris et une au Blanc-Ménil, là où j’ai grandi.
CM : Est-ce qu’il y a d’autres projets de projections ?
Philippe Machado Domingues : J’espère, je croise les doigts. Au Portugal ou dans d’autres pays. Avec les partenaires qui m’ont aidé, notamment l’association communautaire Bom dia, un journal au Luxembourg, on travaille pour organiser des projections au Luxembourg, en Belgique et en Suisse. C’est actuellement en projet et j’espère le faire dès cette année. En 2026, ce serait génial. Cela dit, je ne peux pas encore définir exactement des dates ou des périodes. C’est en cours.
CM : Dans Il n’y aura jamais assez d’images, tu regrettes le manque d’images de tes grands-parents, raison pour laquelle tu as choisi ce titre. Quel est le message précis derrière celui-ci ?
Philippe Machado Domingues : Quand j’ai commencé à avoir cette idée de film, j’avais demandé à mes parents et à ma famille s’ils avaient des images de mes grands-parents. Il s’avère que les seules images qui existaient étaient des images de mes grands-parents dans des vidéos de mariage. Ils n’existaient que sous cette forme-là.
J’ai trouvé ce titre intéressant parce que ma mémoire et l’image de mes grands-parents commencent à défaillir un petit peu avec le temps. Ça fait très longtemps qu’ils sont décédés. Pour obtenir ces images-là, j’ai vraiment fait un tour complet de ma famille. On ne filmait pas à l’époque. Déjà, les photos, c’était rare et les vidéos étaient quasiment inexistantes. Il y a juste ces 2 ou 3 vidéos de mariage. Mais à l’époque, les vidéos de mariage sont faites par un seul et même fournisseur de la ville. Toutes les vidéos se ressemblent.
Ce titre me permet de parler du manque d’images qui peut exister. Je me suis donc fixé un objectif : retravailler ces vidéos et essayer de faire vivre mes grands-parents autrement par la voie du documentaire. Donner à ces vidéos un aspect plus « artistique », plus authentique ici.
La fin du documentaire montre de nouvelles images. L’année dernière, de manière un peu « miraculeuse », ma marraine m’informe qu’elle a trouvé de nouvelles images. Des images différentes, vivantes, vraies. Jusqu’en 2025, je n’avais pas ces images. Elles tombaient bien et je les ai intégrées dans le film de manière assez inattendue.
CM : Pourquoi ces images sont apparues à la fin du documentaire ? Est-ce un choix personnel ou contraint par la date de leur réception ?
Philippe Machado Domingues : C’est un choix personnel. C’est vrai qu’elles sont arrivées à la toute fin mais je trouvais ça cohérent. J’avais fait tout ce film autour du fait que j’avais très peu d’images, qu’elles étaient inexistantes, faibles, étranges. On voit mes grands-parents sous des formes qui ne sont pas forcément les plus positives. Ils « tirent la gueule » boudent, paraissent froids. Ce sont des images qui ne sont pas parfaites. Puis, esthétiquement, elles sont un peu dégradées. Même si ça en donne un certain charme du temps passé.
Je les ai mises à la fin parce que je me suis dit que c’était bien, et beau, de finir sur une note positive. Le film possède un ton assez dur ou amer. Il y a une forme de tristesse ou de mélancolie qui traverse le film. Je trouvais ça fort de finir sur ces nouvelles images. Ce sont des images qui, d’un coup, étaient faites de façon intime par des membres de ma famille qui filmaient ma grand-mère à la manière d’un documentaire, et par amour de la filmer. Ils ont filmé leur mère telle qu’elle était. Ces images ne sont pas fabriquées ou mises en scène. Elles sont réelles, pures et vraies. C’est une manière de finir le film de manière tendre et plus douce.
CM : Au début du documentaire, on te voit de dos ouvrir un volet amenant à une sorte de balcon. L’ambiance est assez calme avec le bruit de la nature en fond. Cette scène est très immersive et on a l’impression d’être à ta place. Tout au long du film, les différentes images et répliques rejoignent ce sentiment. Est-ce exactement le sentiment que tu voulais transmettre auprès du public ?
Philippe Machado Domingues : Carrément ! L’idée était d’ouvrir le film comme quand j’arrive au Portugal. On ouvre les maisons, les portes, les volets. Je souhaitais inviter le spectateur dans ma réflexion et partager toute cette question du deuil, de la séparation, des appels et funérailles manqués. En ouvrant ces volets, l’idée est la suivante : « Venez avec moi, je vous invite à plonger dans cette histoire ». L’objectif était de créer un cocon pour que les gens essaient de se reconnaître dans ces voyage jusqu’au Portugal et toutes ses caractéristiques.
CM : Pendant les 45 minutes du film, la mort est très présente. Quelle est la relation que tu as avec elle et que tu as voulu transmettre dans ce film ?
Philippe Machado Domingues : Elle est forte et très présente parce que j’ai très vite perdu tous mes grands-parents, jusqu’à mes 13 ans. Ensuite, plusieurs autres membres de ma famille sont décédés. À l’année prochaine parle de ça où l’un des protagonistes principaux est un oncle. Ce nouveau documentaire met en avant mes quatre grands-parents mais aussi une petite cousine qui avait 6 ans quand elle est décédée d’une grave maladie, ainsi que d’une grande tante, que j’appelle une « troisième grand-mère » car elle était très présente. En tout, le film rend hommage à sept morts, tous disparus au Portugal, qui m’ont accompagné pendant très longtemps.
À une certaine période, ces morts ont été très répétitives. Malheureusement, cela a aidé à la réalisation de ce film. Ne pas avoir assisté à beaucoup de funérailles a créé des manques, des incompréhensions, des vides et je n’arrivais pas à fermer certaines portes. Le film me permet de revenir sur tout ça, de mettre des mots et d’essayer de « passer à autre chose », en insistant sur tous les non-dits et les émotions que je gardais à l’intérieur de moi. Le film me permet de faire ça et de me sentir bien face à tout cela.
CM : Dans le film, tu parles en français et en portugais. Pourquoi as-tu choisi les deux langues ? Comment as-tu choisi la langue pour chaque passage ?
Philippe Machado Domingues : C’était très important pour moi d’avoir les deux langues parce qu’elles font partie de mon quotidien.
Les passages en portugais servaient à parler très concrètement du deuil et de ce qui se passe au Portugal avec mes sentiments et mes émotions. Pour le français, c’était une manière de parler avec détachement des films de mariage avec un point de vue de réalisateur, c’est-à-dire en commentant ces vidéos. Le portugais est une langue beaucoup plus intime, beaucoup plus émotionnelle. L’émotion passe par le portugais chez moi.
CM : Quels ont été les retours de tes proches par rapport à ce film ?
Philippe Machado Domingues : C’est encore un peu secret… La grande avant-première au Portugal se déroulera le 20 août, avec normalement toute ma famille qui sera présente. J’ai quand même montré le film à quelques personnes de ma famille parce que je savais qu’ils n’allaient pas être présents au mois d’août. Leur réponse a été très positive et ils étaient assez bouleversés. C’est vrai que j’avais peur au départ, parce que le film est quand même assez direct et montre des images qui peuvent être dures à ressentir, avec une voix off qui parle beaucoup de la mort, ce qui peut être dur à encaisser. D’autant plus qu’au Portugal, il y a parfois une forme de pudeur quand on parle de la mort. J’avais une crainte d’aller trop loin et de dévoiler des choses trop intimes, qui peuvent déstabiliser ma famille. Mais rien de tout ça n’est arrivé puisqu’ils étaient très émus et même contents que ces images soient utilisées d’une autre façon, en donnant une seconde vie à mes grands-parents. Ils existent dans un film qui les célèbre et leur rend hommage.
CM : Un commentaire sous ton film a été publié, affirmant que : « Ce film m’a replongé dans la manière dont nous partions au voyage vers le Portugal, et plus particulièrement dans les souvenirs de mon enfance ». C’est vrai que plusieurs séquences ravivent les souvenirs de l’ensemble des franco-portugais. Quelle est ta réaction à ce commentaire ?
Philippe Machado Domingues : C’est super. Cela montre que le film résonne chez quelques personnes. C’est très positif pour moi car j’avais peur que le film soit parfois trop sur moi, un peu trop « nombriliste » , ce qui est un vrai risque au cinéma. J’avais et j’ai toujours peur de ça même si à certains moments du film, le spectateur peut se reconnaître lui aussi, que tout ça lui est déjà arrivé. C’est très bien. Ce film représente un miroir de ce que j’ai vécu avec ma famille. J’espère que les gens qui verront le film se l’approprieront pour qu’il ne devienne pas qu’une œuvre sur moi mais aussi sur eux.
CM : As-tu d’autres projets de films en tête. Si oui, est-ce qu’ils sont toujours liés au Portugal ?
Philippe Machado Domingues : Absolument, il y a plusieurs projets, dont beaucoup au Portugal. Je continue à beaucoup écrire sur plusieurs thématiques. Tout d’abord, parler toujours d’immigration franco-portugaise, mais d’un point de vue plus politique. J’aimerais travailler sur les origines de l’immigration, sur le salazarisme et la question coloniale. Comprendre pourquoi il y a autant de Portugais en France, ce qui est un sujet parfois difficile à évoquer, et qui m’intéresse particulièrement. Retranscrire ces évènements grâce au cinéma me passionne. J’ai deux faces : le côté émotionnel/intime, très autobiographique, et l’autre plutôt historique, dans une ampleur et une ambition plus large. D’autres aspects que l’on retrouve dans mon court-métrage Les quatre tours seront aussi utilisés. Tout ça se mélange dans ma tête.
CM : Pour finir, est-ce que tu aurais un message pour les jeunes lusodescendants ?
Philippe Machado Domingues : J’espère qu’ils verront le film, qu’ils l’aimeront et qu’ils n’hésitent pas à me faire des retours ! Ils pourront aussi me parler de leur expérience et s’ils ont des projets artistiques, je souhaite qu’ils soient le plus proche d’eux. Pour ceux qui écrivent, veulent faire du cinéma, de la littérature, de la musique, de la poésie… Soyez le plus proche de votre vérité. Restez fidèles à vous-mêmes.
CM : Merci beaucoup Philippe !
Vous pouvez suivre Philippe Machado Domingues sur Instagram et Linkedin. Il n’y aura jamais assez d’images sortira le 20 août 2026 avec une avant-première à Monção au Portugal. Vous pouvez retrouver plus d’informations sur le site NR MAGAZINE.
Interview réalisée par Estéban Gaillard,
et Julie Carvalho, de Os Cadernos da Julie.
Publié le 04/05/2026.




