
[FR+PT] Cap Magellan appelle au vote contre l’extrême-droite lors du Second Tour des Elections présidentielles portugaises du 8 février 2026
20 janvier 2026Cap Magellan est allé à nouveau voir La Fleur au Fusil de Lionel Cecilio, à la Comédie Bastille les lundis 21h, mardi 19h et samedi 15h jusqu’au 29 juin. La pièce est également éligible aux Molières.
Cap Magellan : Tu as choisi de jouer le 25 avril. Quelle autre période ou épisode historique portugais te plairait d’interpréter maintenant que tu connais un peu plus l’histoire du Portugal ?
Lionel Cecilio : Là, comme ça, il n’y a rien qui me vient sur l’histoire du Portugal. En revanche, effectivement, il y a un truc. Il faut savoir que la révolution des œillets, je ne connaissais pas très bien et que je l’ai découvert par hasard et ça m’a donné envie d’écrire. J’ai fait un vrai gros travail d’archive, il y a beaucoup de choses qui ont constellé autour de ça. J’ai découvert notamment des histoires d’hommes et de femmes qui ont milité à l’intérieur du bidonville de Champigny pour les droits des gens qui étaient dans les bidonvilles. J’ai découvert qu’il n’y avait pas que des Portugais, même s’il y avait une énorme majorité de Portugais, et qu’il y avait des Portugais qui, dans ces bidonvilles-là, se sont inscrits comme des représentants des droits de l’homme et qui ont commencé à faire valoir les droits des gens qui vivaient dans les bidonvilles, et notamment une femme dont le parcours m’a beaucoup intéressé. Je me suis dit que ça pourrait être intéressant d’écrire là-dessus. C’est très frais, très récent. Je ne m’inspire pas tant d’histoire du Portugal ou d’événements de l’histoire du Portugal, mais vraiment des histoires d’humains dans tout cela.
CM : Cela rejoint directement l’histoire de ta grand-mère que tu mets en scène, plus que le 25 avril en lui-même.
Lionel Cecilio : Mon idée était de parler de la transmission. Quand j’ai découvert cette histoire, ce qui m’a le plus frappé, c’était de me dire qu’elle n’était pas connue.
Aujourd’hui, on a joué la 92e ou 93e représentation de ce spectacle depuis qu’on l’a créé. On va être à l’affiche jusqu’à juin. Les gens qui sont venus, ça se compte maintenant en milliers et un peu partout. On a fait quatre dates aussi aux Gémeaux dans le 20e. Le public est varié, il est multiple. Il est en très grande majorité français. Il y a une petite base, évidemment, de gens portugais, de première, deuxième, troisième génération qui viennent avec des gens qui reconnaissent l’histoire de leurs parents, des gens qui reconnaissent leur propre histoire, des gens qui reconnaissent l’histoire de leurs grands- parents. C’est ce qui m’a frappé : des gens qui reconnaissent l’histoire de personnes, plein de gens qui ne connaissaient pas, y compris dans la communauté portugaise, ce qui était mon cas d’ailleurs.
J’ai eu envie de m’intéresser à pourquoi cette histoire ne survivait pas à la mémoire collective. J’ai téléphoné à ma grand-mère, comme on le voit dans le spectacle. Ce que je dis dans le spectacle, c’est un vrai moment de vie que j’ai vécu avec elle. Je l’ai appelé et je lui ai demandé pourquoi elle ne m’avait jamais raconté cette histoire, mais elle m’a répondu que je ne le lui avais jamais demandé. Je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose à écrire sur la transmission, à double sens, autant sur les générations plus jeunes qui demandent aux anciens que sur les anciens qui ne racontent pas forcément aux plus jeunes. Puis, au fur et à mesure que j’écrivais sur la transmission entre ma grand-mère et moi, et donc entre une génération et une autre, et globalement sur la transmission en général, je me suis rendu compte que la révolution des œillets était incontournable dans le vécu de ma grand-mère, puisque l’Estado Novo c’est 1928-1974 et Salazar c’est 1933-1970. C’est presque un siècle ! Évidemment, personne de cette génération-là n’a pu traverser ça sans que ça ne l’ait marqué.
Moi, ce que je raconte là, c’est l’histoire de la transmission en général, l’histoire de paix, l’histoire d’union, évidemment totalement ancrée dans le 25 avril. C’est ça qui m’intéressait de transmettre, parce qu’il y a des gens qui sortent avec la curiosité d’aller regarder ce qu’était le 25 avril, mais il y en a surtout beaucoup qui sortent avec la curiosité de se demander qui sont leurs grands-parents et de les appeler et discuter avec eux. Cela me touche beaucoup.
CM : L’affiche du spectacle est assez moderne, avec un réel contraste entre les deux postures : la figure de la femme victorieuse et le soldat qui ressemble beaucoup à Salgueiro Maia mais qui est aussi sévère que les soldats de la PIDE.
Lionel Cecilio : D’abord, il faut savoir que sur le processus de création du spectacle, j’ai eu énormément mon mot à dire à toutes les étapes. Jean-Philippe Daguerre, mon metteur en scène, qui est aussi l’un des producteurs du spectacle, avec Pierre Boiteux par ailleurs, m’a toujours laissé énormément de liberté. En fait, il savait qu’il y avait beaucoup d’intime dans cette histoire. Il savait que je m’étais beaucoup renseigné, que j’avais beaucoup travaillé. Lui, il est Français. Il n’a pas d’origine portugaise particulière, même s’il a des amis. Il a, au travers de sa vie, rencontré beaucoup de Portugais. Il connaissait les contours du 25 avril, mais pas les tenants et les aboutissants, comme moi, j’ai pu les mettre à jour dans mon travail d’archive et dans mon travail d’écriture. Il a eu l’humilité aussi de se dire qu’il allait se laisser cueillir par mon travail et l’accompagner. Il sait qu’il y a beaucoup d’émotions dans ce que moi, j’ai travaillé, dans ce que moi, j’ai été cherché. Il est à l’écoute de ce que je lui propose, et ça, je suis extrêmement reconnaissant qu’il m’ait laissé cette liberté à tous les endroits du processus de création, parce que pour moi, ça permettait aussi d’être dans une espèce d’approche globale entre l’écriture et l’interprétation.
Pour l’affiche, c’était un des processus de travail. Grégoire Matzneff, qui est à la compagnie du Grenier de Babouchka, est graphiste, créateur de nos visuels et de nos affiches. Grégoire m’a écouté parler pendant plus d’une heure et demie sur ce que je voulais que raconte cette affiche. Je voulais qu’elle soit résolument moderne, parce que si c’est une affaire de transmission, alors il faut que le spectacle puisse venir dans cette mise en abîme, dans cette allégorie. Il faut que le spectacle puisse devenir la grand-mère, que le spectateur devienne le petit-fils et que la transmission transpire du spectacle. Si on veut faire ça, il faut parler aux jeunes. Moi, je voulais des jeunes dans ma salle. Évidemment que je voulais des personnes âgées qui viennent reconnaître leur histoire et voir qu’on leur rend hommage et voir qu’on ne les oublie pas. C’était infiniment important. Mais je voulais des jeunes, des jeunes à qui il fallait transmettre. Donc, il fallait que l’affiche, elle parle aux jeunes parce qu’il fallait qu’elle soit en accord avec la forme du spectacle. C’est un spectacle qui est dans une temporalité très moderne.
Tout se créait autour de la grand-mère, autour du personnage féminin, que ce soit l’ombre, le fantôme de Céleste Cairo ou que ce soit le personnage de ma grand-mère. Il fallait qu’il y ait quelque chose autour des femmes. Donc, je voulais vraiment que ce soit la femme qui soit au cœur de tout ça, aussi parce que je pense que dans toutes les histoires d’oppression, toutes, quelles qu’elles soient, la femme est au cœur de tout. Après, je voulais qu’il y ait un contraste entre le militaire qui était à la fois le Zé de mon spectacle, qui est un petit peu le Salgueiro Maia. Puis, il y a le V de la victoire. Il y a des œillets un peu partout, mais vous verrez, si vous la regardez en détail, qu’il y a aussi des gouttes de sang. Même si dans le spectacle, on raconte que le mouvement a été pacifique, la dictature elle-même, elle a été sanglante. C’était important pour moi de le rappeler.
CM : Qu’est-ce que ça fait d’avoir « plusieurs dernières » ? C’est-à-dire que ton spectacle, il est prolongé sans cesse et sans cesse.
Lionel Cecilio : C’est toujours un peu extraordinaire parce que t’arrives chargé de plein d’émotions et puis du coup, t’as les émotions contraires de dire qu’on repart après. Pour être totalement honnête avec vous, le théâtre, c’est une temporalité longue, c’est-à-dire qu’on est programmé sur la durée, on sait longtemps à l’avance. Là, par exemple, je suis sur un autre spectacle. Je sais que la création est prévue pour fin 2027. Au moment où je vous parle, j’ai des dates de La fleur au fusil, de tournée, etc. qui vont jusqu’à 2028 dans mon agenda. Donc, en fait, on est sur un temps long.
Souvent, ce sont des vraies dernières pour le public, mais pas tout à fait pour moi. Ça n’empêche qu’il y a beaucoup d’émotions parce que les dernières sont des dernières à l’endroit où tu es. Par exemple, moi, quand je quitte un lieu, je quitte aussi toute une équipe avec qui j’ai travaillé. Donc, il y a toujours beaucoup d’émotions. Il y a autre chose, c’est que le théâtre, c’est une rencontre, et comme toutes les rencontres, comme les rencontres amoureuses, c’est une alchimie extrêmement fragile. Parfois, tu changes de salle et tu ne sais pas pourquoi ça ne prend plus. Avec le même spectacle, avec le même texte, le même comédien, la même envie, la même foule, la même passion et ça ne prend plus. Donc, il y a toujours une espèce de crainte de changer.
CM : Est-ce qu’il y a une représentation, sauf la première, qui t’a particulièrement marqué ou une rencontre avec un public qui t’a particulièrement marqué ?
Lionel Cecilio : Il y a plusieurs représentations qui m’ont particulièrement marqué, parce que comme c’est du spectacle vivant, il se passe toujours plein de choses. La dernière, à La Huchette, j’étais très malade. J’avais 42 de fièvre, j’avais attrapé un virus. C’était une catastrophe et j’ai fait un malaise sur le plateau. C’était extrêmement dur. J’ai failli perdre connaissance, vraiment. Mais je ne sais pas par quel miracle, j’ai réussi à raccrocher les wagons. Ma bouche a continué à dire le texte. J’ai repris mes esprits, je suis reparti. Le régisseur de La Huchette qui s’appelle Yves était déjà presque la main sur la corde du rideau pour fermer le rideau, genre on arrête tout, et finalement, je suis reparti. J’ai eu l’impression que le spectacle était horrible. Le lendemain, dans la salle, il y avait du public normal, mais il y avait aussi trois journalistes. Les trois articles de journaux étaient dithyrambiques. Les critiques sur Billet-reduc étaient folles, sur les sites de réservation, etc. Je me suis rendu compte qu’il y a vraiment un truc dans le théâtre qui est assez magique et qui te dépasse. Même quand toi, t’as vécu un truc catastrophique, pour peu que le public se soit accroché à l’histoire et que tu les aies embarqués avec toi, ils se sont accrochés. Je trouve que ça t’oblige à une forme d’humilité, de te souvenir qu’en fait, c’est beaucoup plus que toi, même quand tu es seul en scène. Ce n’est pas que le texte, ce n’est pas que l’interprétation, ce n’est pas que le comédien, ce n’est pas que le lieu. Il y a un truc au-delà de tout ça, auquel il faut faire confiance et il faut avoir confiance dans la continuité de ce moment.
Il y en a une très rigolote où je joue au Festival d’Avignon aux Théâtre des Gémeaux, l’été dernier. Et il y a une dame en fauteuil roulant. Donc les PMR étaient évidemment au premier rang. C’était devant les premiers sièges. Il y a une dame en fauteuil roulant qui, pendant la scène de José Rebelo, la scène de fin, elle s’est levée. Comme elle est en fauteuil roulant, elle est à hauteur de scène. Elle est à mon niveau, donc elle se lève. Elle est face à moi, en fait. Miracle, la dame de fauteuil roulant qui se lève. Et là, tu te dis, je continue à jouer ou qu’est-ce qu’il y a ? C’est très étrange. Elle va faire deux, trois pas sur le plateau. Elle fait un petit aller-retour devant son fauteuil et elle se rassoit. À la fin du spectacle Standing Ovation, tout le monde se lève et elle, non. Elle est en fauteuil roulant. Mais moi, je me dis, elle blague. Elle s’est levée pendant le spectacle. Tout le monde l’a vue. Elle était sur scène avec moi. Donc, je sors. Les gens viennent me féliciter, acheter le livre et tout. Elle vient me voir, elle me dit bravo. Comme elle s’est levée pendant le spectacle et que je suis très curieux, je me permets la petite blague et je lui dis « Vous me dites bravo, vous me dites bravo, pendant les applaudissements, tout le monde s’est levé, sauf vous. Donc, qu’est-ce qui s’est passé ? » Elle rigole. En fait, elle est en situation de handicap, mais elle n’est pas paralysée et parfois, elle est prise de fourmillements dans les jambes, des choses comme ça qui lui, qui sont douloureux. Elle a besoin de se lever. Cela lui est arrivé à ce moment-là, il a fallu qu’elle se lève. En fait, ce moment-là était très, très drôle et c’était très impressionnant.
Avec ce spectacle, il y a quelques représentations qui sont très fortes, mais surtout les fins de représentation. J’ai des fins de représentation dans le hall du théâtre avec des gens qui me tombent dans les bras en pleurs parce qu’ils ont vécu ça. Là, ce soir, il y avait un monsieur très, très ému qui m’a pris dans les bras aussi. Très ému parce qu’il avait vu son père interpréter sur le plateau. Je me souviens aussi d’avoir eu un monsieur – ça, c’est très, très émouvant – qui a commencé à me parler normalement et au fur et à mesure qu’il me parlait, les larmes montaient. Puis, il a fini en pleurs et il m’a dit « j’étais parmi les militaires à qui on a demandé de suivre la scène que vous faites sur le plateau. J’ai levé le doigt. J’ai levé le doigt parmi ces gens-là, sauf que je n’y ai pas cru. J’étais persuadé qu’on allait tous se faire fusiller le lendemain. J’ai eu peur. Et donc, pendant la nuit, j’ai déserté. Et je suis parti en France à salto, caché dans le coffre d’une voiture. J’ai vu la libération quelques jours plus tard depuis la France. » Il m’a dit que c’était sa grande blessure de sa vie. Il se trouvait lâche d’avoir fait ça, de ne pas y avoir cru. Je lui disais non, mais vous avez eu le courage de lever le doigt.
Moi, quand je dédicace le bouquin à la sortie, j’ai une dédicace que je fais souvent. J’essaie de changer un peu, mais je la fais souvent. J’écris « pour que leur belle histoire vive après nous. » Je pense que c’est vraiment ça, l’objet de ce spectacle. C’est pour que leur belle histoire vive encore après nous, qu’elle continue à vivre et qu’elle donne de l’espoir aux gens dans le contexte géopolitique. Je pense que c’est bien de se rappeler que c’est possible.
CM : Quel a été le personnage le plus difficile pour toi à incarner ? Est-ce que même malgré ces 92 représentations ou plus il y a un personnage qui détient toujours une part de mystère ?
Lionel Cecilio : Alors, pour le personnage le plus difficile à interpréter, ça a été ma grand-mère. Dans le spectacle, il y a des personnages qui sont réels, qui existent. J’ai décidé de m’en détacher, mais je leur ai donné leur vrai nom. Voilà, c’était un choix que je faisais. Il y a des personnages qui sont totalement fictifs, comme Chico. Il y a plein, plein de gens qui adorent Chico, et évidemment, je l’ai construit comme ça. Moi, c’est mon préféré, parce qu’en fait, quand je fais Chico, je vous sens dans la salle.
Il y a des personnages qui sont vrais. La grand-mère est à mi-chemin. C’est vraiment ma grand-mère, Céleste. C’est vraiment Céleste Caeiro, puisqu’elle travaille dans le restaurant où elle fait les œillets. C’est à cet endroit-là que je peux perdre les gens. Ils peuvent se dire, bah non, si c’est vraiment Céleste Caeiro, comment c’est sa grand-mère ? Ou alors, ils peuvent se dire, si c’est sa grand-mère, il est en train de mentir. Nous, on sait que c’est Céleste Caeiro qui bossait dans le restaurant. Le nœud fictif fonctionne, mais s’il est mal fait, je peux les perdre. Cette grand-mère, il faut qu’elle soit hyper touchante, hyper émouvante, mais il ne faut pas non plus que je la caricature. Donc celui-là, c’était le plus dur. D’ailleurs, on a beaucoup bossé avec Jean-Philippe Daguerre.
CM : Merci beaucoup, Lionel, pour ce petit moment. Venez voir ce spectacle !
Interview réalisée par Jenny Carneiro.
Publié le 22/01/2026.




