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27 mai 2026À la Maison du Portugal – André de Gouveia, l’artiste et médecin franco-portugais Laurent Antunes présente Double Je, du 6 mai au 30 juin 2026, une exposition qui explore les fractures et les recompositions de l’identité. Le soir du vernissage, Cap Magellan a pu découvrir son univers et son œuvre, entre introspection et expérimentation, qui explore ce moment où l’origine cesse d’être une évidence pour devenir une hypothèse. Antunes nous expose une manière nouvelle et non normative de se réinventer par l’art pour réparer l’âme, après avoir soigné le corps.
Cap Magellan : Vous réalisez le vernissage de votre exposition, Double Je, aujourd’hui à la Maison du Portugal. Votre exposition semble repartir d’une question personnelle. À quel moment avez-vous compris que votre héritage franco-portugais n’était pas un simple détail biographique, mais un sujet existentiel et artistique ?
Laurent Antunes : C’est difficile de donner un moment précis où je me suis posé la question. En fait, ce n’est pas tant une question que je me suis posée, mais j’ai trouvé plutôt dans ma pratique artistique, la résolution de ce problème. Il existe finalement depuis que je suis enfant, même s’il n’était pas formalisé de la sorte. J’ai dû et j’ai participé à la chose, mais en fait, c’était des injonctions qui venaient de l’extérieur. Faire un gommage de l’héritage portugais. Mon père ne nous a pas appris sa langue. C’est quelque chose qui a été un peu effacé pour, je pense, être beaucoup plus français.
C’était difficile d’extraire quelque chose parce qu’on dit bien langue maternelle et ma mère est française. Elle est française, née française. Donc, elle ne nous a enseigné que sa langue et mon père n’a pas communiqué sa langue. Les pères de cette génération parlaient peu et l’époque ne voulait pas nécessairement que des étrangers soient autre chose que des étrangers en France. Alors, effectivement, il n’y avait pas toute la difficulté que certaines communautés peuvent ressentir aujourd’hui, mais il y avait quand même un effacement. J’ai participé, parce qu’on me demandait de le faire en tant qu’enfant, à cet effacement. Je n’ai pas de gêne et de honte sur quoi que ce soit me concernant. Pour être objectif et rationnel, je disais que j’étais français avec des origines portugaises, mais on essayait tout de même de me rattacher à des clichés.
Finalement, j’ai constaté que le Portugal évoluait, que le Portugal des années 70 était terminé et qu’il y avait une chose qui permettait de le mettre au niveau de l’Europe. Donc, il n’y avait plus à avoir cette honte économique, mais c’était difficile de trouver des éléments pour se rattacher à un discours positif. Mon métier de médecin ne m’a pas connecté au Portugal, même si j’ai fait quelques congrès à Lisbonne. C’est plutôt la pratique artistique qui m’a donné la possibilité de trouver une lecture de cette identité portugaise. J’ai eu l’idée de faire un questionnement artistique à propos de mes racines en jouant sur des tests génétiques. Ces tests qu’on trouve un petit peu partout sur le marché, interdits en France, mais qu’on peut facilement avoir partout ailleurs et qui permettent de connaître votre généalogie selon des algorithmes qui sont comparatifs, qui ne permettent pas réellement d’identifier des ancêtres et vos origines. Ayant fait le test et ceux de mes parents, j’ai vu que la partie portugaise était la partie la plus stable. J’avais un pool d’ancêtres communs et donc de gènes stabilisés qui étaient à 40% portugais, alors que tout le reste vient d’un peu partout. Donc, ça m’a amusé. J’ai essayé d’imaginer qui je serais si j’avais la liberté d’être artiste dans tel environnement, tel environnement.
A partir de cette idée, je suis allé à Lisbonne, où j’aimais aller de façon assez régulière depuis quelques années, pour imaginer pouvoir trouver un collectif d’artistes, un mouvement. Je voulais me rattacher à quelque chose du Portugal qui me parle autrement et qui n’est pas cette histoire que j’ai connue avant avec des souvenirs, une vision un peu vieillotte, des choses de la nostalgie aussi, mais des choses qui étaient un peu dures et qui faisaient que je mettais le Portugal à l’écart. Là, j’ai trouvé effectivement, assez facilement, à Fabrica Moderna, un collectif d’artistes qui est à Lisbonne. Dans ce collectif, j’ai évidemment sympathisé avec les gens qui étaient là, qui étaient des artistes portugais, mais également d’autres nationalités. La chose s’est faite de manière très organique, très naturelle. Ça se passait très bien. J’ai essayé d’imaginer quel était le médium le plus fréquemment utilisé. Sachant que je suis plasticien, je travaille l’image, pas le son, et ce qui revenait souvent et que je n’avais pas testé, c’était la céramique. Je me suis donc amusé à travailler, d’abord en transition de mes images peintes et dessinées vers la céramique en prenant des azulejos et en les créant. Puis, je me suis amusé avec le côté un petit peu scientifique. J’aime bien expérimenter. Donc, j’ai travaillé avec le laser sur les azulejos à faire des choses qui étaient un petit peu différentes où j’étais un peu en roue libre.
CM : Dans vos textes d’exposition, vous utilisez le terme de transclasse. Vous êtes-vous déjà senti étranger dans certains milieux sociaux ou culturels malgré votre réussite académique ?
Laurent Antunes : Oui, effectivement. C’est un autre phénomène qui se rajoute en couche à l’idée d’être « métis culturel » : mes parents sont d’origine modeste, ouvrière, immigrante et ouvrière. Je ne vivais pas dans un milieu bourgeois éduqué. Je suis un des rares, des seuls dans la famille, surtout française, parce qu’elle était plus basse au niveau socio-culturel. Ma famille portugaise, c’était différent. C’était des gens un peu déclassés, donc il y avait des mélanges de gens pauvres, la famille de mon père et de gens plus riches, ses cousins, cousines qui n’ont pas été déclassés, qui ont pu faire des études. Donc, il y avait déjà un ressenti particulier dans ma famille.
Il est clair qu’en tant qu’enfant d’ouvrier assez pauvre et modeste dans les années 70, la logique de classe était de ne pas faire des études comme j’en ai fait. A ce titre, effectivement, je suis typiquement un transclasse. J’ai lu Annie Ernaux, bien sûr, Didier Eribon, Chantal Jaquet, Edouard Louis et je me retrouve parfaitement dans le descriptif.
Je n’ai jamais eu le sentiment de ne pas être réellement à ma place parce que j’ai toujours basé ma réflexion sur quelque chose. Je suis quand même très scientifique dans ma méthode. J’ai une âme artiste aussi, c’est vrai, mais j’aime la polyvalence et je garde une méthodologie qui est assez analytique et rationnelle. Je prends les choses pour ce qu’elles sont et rien d’autre. Je sais à peu près ce que je peux valoir dans ce que je fais. A ce titre, oui, je suis transclasse. Ce n’est pas gênant dans le positionnement de soi, même si avec le temps, j’ai vu qu’effectivement ça a créé des difficultés relationnelles, qu’on est obligé de faire un deuil de certains éléments par rapport à sa famille, qu’il y a un discours qui ne peut pas être compris et qu’on est obligé de vivre une vie parallèle.
Aujourd’hui, le Portugal apporte toute sa possibilité d’état contemporain et de réflexion contemporaine avec des gens qui sont d’aujourd’hui. Cela permet une ouverture vers d’autres sujets qui sont, par exemple, le concept de queer, qui était une chose qui se rajoutait sur le reste, pour là aussi ne pas entrer dans des éléments assez formatés.
CM : M. Lulusan est un personnage central de votre univers. Comment est né cet alter ego et que permet-il que le docteur Laurent Antunes ne peut pas s’autoriser ?
Laurent Antunes : Cela vient plutôt d’une plaisanterie parce que je n’ai jamais spécialement eu envie d’être quelqu’un d’autre que moi-même, que Laurent Antunes. Mais effectivement, avec tout ce que j’ai mis en place depuis que je suis enfant, je suis identifié dans mon statut plutôt médical, plutôt posé avec ma généalogie, mes enfants, mon fils, mes petits-enfants, tout le monde. Comment faire coïncider cette partie artistique ?
Je ne fais pas du drag, je ne suis pas non plus clown, je ne suis pas acteur. Cependant il y avait besoin d’avoir une sorte de passage, d’éléments de passage vers autre chose. Ce personnage a trouvé son nom de petit sobriquet que me donnaient des amis, en particulier une amie avec qui je travaillais au Vietnam. Elle avait l’habitude de m’appeler Lulu, elle a décidé que j’aurais ce surnom. Cela devenait Lulusan parce que nous étions en Asie.
C’était l’évocation d’un souvenir de jeu, de fantaisie, de libération. Après avoir beaucoup travaillé avec des gens carrés, méthodiques, on a besoin de se libérer. Donc, ce Lulusan a trouvé l’occasion d’exister à ce moment-là et de rendre mon propos un peu intelligible. Effectivement, il se permet d’être tout ce que je ne suis pas au quotidien de façon rationnelle. Ce personnage, il ne va pas dans tous les sens, mais il s’amuse. C’est plutôt un personnage nocturne. Laurent Antunes est un personnage diurne et fiable. Lulusan est un personnage fantasque de la nuit qui s’accorde le droit d’être artiste et de faire ce dont il a envie, sans suivre forcément les méthodes, les règles, parce que ça restreint.
CM : Comment est-ce que votre famille a réagi au fait que vous exploriez de manière artistique l’identité et les origines ?
Laurent Antunes : Pour mes enfants, c’est quelque chose d’assez naturel, de logique, parce qu’ils m’ont toujours vu être comme ça. Avec leur mère, on a toujours été dans l’exploration naturelle de soi. Pour mes parents, c’est plus compliqué parce qu’ils sont toujours vivants, ils sont âgés. Mon père a 91 ans et ma mère 84. Je ne peux pas discuter avec eux comme je discute avec vous. Je montre les choses simplement. Il y a beaucoup de choses qui ont été non comprises, voire critiquées de façon extrêmement négative et violente. Ils ne comprenaient pas. Je sortais du rang.
Sortir du rang, c’est quelque chose qui a longtemps été impossible pour mon père. Il est bien portugais dans l’âme, à la base. Je suis non croyant et totalement laïque. Par rapport à tout ce que j’ai vécu, de l’éducation qu’ils m’ont donné à la base, ils étaient perturbés. Ils n’arrivent pas réellement à identifier que c’est une problématique, mais ils l’observent avec calme. L’absence de mots fait du bien parce que très souvent, on en a besoin, les gens souffrent de l’absence de paroles, de l’absence d’échanges. Finalement, je pense que les paroles peuvent être aussi assez toxiques. L’injonction à expliquer à des gens qui ne peuvent pas comprendre, qui ne comprendront pas, c’est presque faire une sorte de outing dans tous les sens du terme sur le social, le sexuel, l’intellectuel, où on oblige à dire à des gens qui ne vont pas entendre. Donc, ça crée, ça amplifie, ça fait une chambre d’écho pour l’incompréhension et ça ne sert à rien.
CM : Votre travail propose une manière d’être français et d’être portugais. Qu’aimeriez-vous transmettre aux jeunes générations issues de cultures multiples ?
Laurent Antunes : De beaucoup travailler pour qu’on récupère une Europe correcte, parce que là, c’est tellement abominable. Ça fait un peu cliché de le dire, mais on vit une période très dure.
Je pense qu’effectivement, c’est un atout, même si ça a été difficile et qu’on n’a pas pu l’apprendre, la mixité est un atout. Elle donne, dès le plus jeune âge, la capacité d’avoir un esprit critique. De fait, si on peut acquérir les deux langues par ces filiations et puis travailler à expliquer la nécessité d’être dans le partage, c’est la base, finalement, de la tolérance de l’autre. Cela devrait être vrai, pas uniquement pour des gens qui sont de culture mixte, pour tout le monde. Mais c’est tellement en souffrance actuellement.
Donc, j’aimerais leur dire de cultiver cette mixité au plus haut point, d’en parler autour de soi et d’être quasi militant pour dire que la mixité c’est tolérer en soi l’autre, tolérer l’autre qui existe aussi autour de nous.
Vous pouvez suivre Laurent Antunes sur Instagram et accéder aux informations de son exposition, Double Je sur site de la Maison du Portugal – André de Gouveia, jusqu’au 30 juin.
Interview réalisée par Julie Carvalho,
et Liliana Tavares Ribeiro.
Publié le 27/05/2026




