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15 juin 2026Né dans le Gers en 1973, Dominique Nédellec est un traducteur français professionnel. Il est spécialisé dans la traduction de livres lusophones depuis plus de 20 ans et son séjour à Lisbonne entre 2002 et 2006. Depuis 2003, il a traduit plus de 70 titres pour une vingtaine d’éditeurs. L’auteur qu’il a le plus traduit : António Lobo Antunes, dont un hommage lui est rendu mardi 16 juin, à 19h30 à la Maison de la Poésie dans le 3e arrondissement de Paris, autour de son livre Dictionnaire du langage des fleurs. Dominique Nédellec sera présent pour présenter cette œuvre d’un des plus grands écrivains portugais qui nous a malheureusement quittés le 5 mars dernier à l’âge de 83 ans.
Cap Magellan : Vous avez commencé dans l’univers du livre très jeune, grâce à de nombreux stages. À l’époque, pourquoi avoir choisi ce milieu-là et pas un autre ?
Dominique Nedellec : Je faisais des études qui ne me captivaient pas vraiment et j’avais une passion pour la littérature. Ce que je ne trouvais pas dans mes études, j’essayais de le trouver dans mes stages.
Mon objectif était d’arriver à vivre de cette passion. Pendant des années, j’ai multiplié les expériences pratiques en travaillant chez des libraires, des éditeurs et dans une agence littéraire. Ensuite, je me suis occupé de la promotion du livre français à l’étranger. En l’occurrence, c’était en Corée du Sud, où j’étais responsable du bureau du livre à l’ambassade. À mon retour, j’ai de nouveau travaillé dans une structure qui avait pour mission l’animation de la vie du livre. Cette fois-ci en Normandie.
Pour résumer, je me suis promené à travers tout l’univers du livre et j’ai beaucoup travaillé autour du livre. En m’installant à Lisbonne, j’ai entamé un grand virage dans ma carrière mais qui a été positif puisque, en devenant traducteur, je ne travaillais plus autour du livre mais dans le livre, dans la matière même du texte. C’est vraiment un des aspects qui m’a intéressé dans cette profession.
CM : Que vous ont apporté ces expériences et que retenez-vous de celles-ci ?
Dominique Nedellec : Les stages avaient plusieurs mérites. D’une part, j’ai rencontré des personnalités fortes, passionnées, qui m’ont enrichi au plan strictement littéraire car ils m’ont donné des pistes et m’ont fait découvrir des auteurs. Ensuite, d’un point de vue plus « tactique », j’ai découvert un peu dans le détail le panorama éditorial français.
Cette découverte m’a été très utile lorsque je suis devenu traducteur parce que j’avais en tête une sorte de cartographie de ce qui se faisait au niveau éditorial. Lorsqu’on est un traducteur inconnu, comme c’était mon cas au départ puisque j’arrivais de nulle part, et qu’on fait des propositions spontanées pour essayer de placer des projets chez des éditeurs, c’est bien d’avoir en tête un peu qui fait quoi pour éviter de multiplier les envois inutiles, perdre son énergie et donc du temps. Ça m’a permis de faire des envois ciblés parce que je savais que telle ou telle maison serait potentiellement intéressée par le type de texte que je proposais.
CM : Vous avez été responsable du bureau du livre à l’ambassade de France en Corée du Sud entre 1997 et 1998. Comment avez-vous obtenu ce poste et quel sentiment vous anime quand vous repensez à cette période ? Vous aviez seulement 24 ans, n’était-ce pas trop dur de partir dans un pays aussi lointain ?
Dominique Nedellec : Ça me fait un drôle d’effet d’en parler parce que j’ai l’impression que c’est très loin dans le temps. C’était à une époque où le service militaire était obligatoire en France. Moi, je n’avais pas d’appétence particulière pour l’univers militaire donc j’ai essayé de trouver des solutions alternatives.
Pendant que je faisais mes stages, j’ai découvert l’existence de ce réseau de bureaux du livre au sein des services culturels des ambassades de France à travers le monde. Je me suis porté candidat, il y a eu un processus de sélection et j’ai été retenu pour être coopérant dans un service culturel en tant que responsable du bureau du livre. J’ai été affecté en Corée du Sud dont j’ignorais absolument tout à l’époque. Pour moi qui était tout jeune, c’était enthousiasmant, parce que j’allais à l’autre bout du monde et la mission était absolument passionnante puisque je recevais des écrivains ou des universitaires français. J’organisais pour eux des tournées de conférences, des salons du livre et je devais aussi encourager les sessions de droit de livres français à des éditeurs coréens.
C’était absolument passionnant. J’ai adoré le pays, la culture coréenne et l’expérience professionnelle qui constituait un maillon supplémentaire de mon parcours. C’était un voyage extraordinaire et une expérience qui a duré 15 mois. C’est un souvenir très fort, très marquant et c’était une expérience passionnante.
CM : Quatre ans après, vous vous êtes installé au Portugal. Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre cette décision en 2002 ?
Dominique Nedellec : Mon travail au Centre Régional des Lettres à Caen était très intéressant mais, un jour, j’ai eu envie de respirer, de changer d’univers et de changer de métier. Il se trouve que j’avais passé des vacances à Lisbonne et je suis vraiment tombé amoureux de la ville donc j’avais envie de vivre là-bas. Je ne parlais pas la langue mais je l’ai apprise avec mes propres moyens. Au bout d’un an, j’ai démissionné de mon emploi en France et j’ai tout quitté pour m’installer à Lisbonne, redémarrant ainsi tout à zéro.
J’ai ensuite commencé ma vie professionnelle en devenant traducteur. J’ai découvert un nouveau métier qui m’a très vite passionné : la traduction de tout type de documents techniques tels que des rapports pour l’ONU, l’UNESCO, des modes d’emploi idéaux, des discours entre autres. C’était extrêmement varié. C’était aussi une très bonne école pour la traduction littéraire parce que traduire ce genre de documents pour des agences, ça vous apprend à respecter les délais, à faire des choix, à être créatif et, en même temps, à s’adapter au langage du document en question. Néanmoins, c’était un peu « austère » et « asséchant » au niveau intellectuel. Au bout de quelques années, je me suis décidé à faire des propositions en littérature et elles ont été acceptées. Petit à petit, je me suis installé dans le panorama de la traduction du portugais.
CM : Parmi les auteurs que vous traduisez, il y a Antonio Lobo Antunes, qui nous a malheureusement quittés il y a quelques mois, à 83 ans. Dans une interview donnée au Point, vous aviez qualifié son œuvre de « monumentale ». Quelle importance a-t-il eu dans votre carrière et avez-vous eu la chance de le rencontrer par le passé ?
Dominique Nedellec : C’est vraiment la rencontre cruciale de ma carrière de traducteur. Je l’ai rencontré professionnellement assez tôt. Je traduisais seulement depuis 5-6 ans quand j’ai eu l’occasion de commencer à travailler sur son œuvre. Ce sont les éditions Bourgois qui m’ont contacté, en 2009, car Dominique Bourgois cherchait un nouveau traducteur pour Lobo Antunes. Il voulait changer de traducteur donc j’ai fait un essai en traduisant un chapitre d’un de ses livres. Dominique Bourgois lui a soumis cet essai, António Lobo Antunes a été convaincu par mon travail et il a donc donné son accord pour que je sois le traducteur de son prochain livre à paraître en France. On a signé un contrat mais, après l’apparition de ce premier livre, se posait la question de savoir si on allait continuer. Non seulement il s’est montré satisfait de mon travail mais il y avait aussi eu un bon accueil de la part de la presse, comme toujours avec ses livres, et je pense qu’il a été rassuré. En étant parfaitement francophone il pouvait se rendre compte de ce que ça donnait en français et j’ai eu cette chance de tomber sur un auteur qui a été séduit par ce que je faisais puis qui m’a fait confiance.
Un jour à Paris, lorsqu’il est venu à la sortie du premier livre, je lui ai demandé si on continuait et il m’a répondu que c’était un mariage pour la vie. C’était extraordinaire d’entendre ça de sa bouche et, effectivement, ensuite il y en a eu un deuxième, puis un troisième et celui qui vient de sortir est le dixième depuis plus de 15 ans.
Son œuvre est monumentale car ces livres sont souvent longs, entre 400-500 pages. Selon moi, il a une place unique dans le panorama littéraire portugais et mondial en étant l’un des plus grands écrivains au niveau mondial. Les traductions de ses livres occupaient une grande place dans ma vie parce qu’une traduction prend facilement 5-6 mois. Il écrivait et publiait beaucoup. C’est un auteur avec qui je vis. Il m’accompagne et j’en suis très heureux, parce que c’est une œuvre tellement puissante et immense que, pour un traducteur, c’est une chance d’avoir à travailler sur une œuvre à part.
CM : Antonio Lobo Antunes a reçu plusieurs distinctions au Portugal, dont le prix Camões, le plus grand prix pour un écrivain. Ces distinctions pèsent-elles sur vous au moment de traduire ces œuvres ?
Dominique Nedellec : Non, pas du tout. Je n’ai pas du tout ça en tête au moment où je traduis. Au départ, la vraie grande pression a été le regard de l’éditrice, Dominique Bourgois, et son regard à lui, puisque je savais qu’il allait devoir se prononcer. Si c’était non, c’était une catastrophe. La pression était très forte parce qu’il fallait que je réussisse à donner le meilleur de moi-même pour ce premier essai, de manière à ce qu’il ait confiance et qu’on entame un travail sur la durée. Par chance, il a été satisfait, les contrats se sont enchaînés comme les traductions de ses livres.
Quand on traduit un grand écrivain, on est tiré vers le haut. Il m’a permis d’atteindre un niveau que je n’aurais même pas imaginé pouvoir atteindre. On ne peut pas être dans la demi-mesure quand on traduit un livre de Lobo Antunes, il faut absolument essayer d’être le meilleur possible. J’ai essayé de faire comme lui, c’est-à-dire travailler d’arrache-pied car il travaillait énormément.
Quand je traduis un de ses livres, j’y mets tout mon cœur et j’y passe beaucoup de temps. Mon but, c’est d’essayer de proposer une version française qui soit digne de la version portugaise et que les lecteurs puissent ressentir les mêmes émotions.
CM : Un hommage lui sera rendu le mardi 16 juin à 19h30 au 157 rue Saint-Martin à la Maison de la Poésie dans le 3e arrondissement de Paris. Hommage autour de son livre intitulé Dictionnaire du langage des fleurs que vous allez présenter. Pourquoi ce livre est-il important et pourquoi doit-il être lu ?
Dominique Nedellec : Tout simplement parce que c’est le dernier que j’ai traduit. J’ai rendu ma traduction à peine une semaine avant le décès de l’auteur. Malheureusement, il ne saura rien de l’existence de ce livre en France. Le livre devait normalement paraître à l’automne prochain, mais suite à son décès, la maison d’édition a décidé d’avancer la parution du livre et c’est pour ça qu’il vient de sortir il y a à peine quelques jours. C’est une parution qui s’inscrit dans la continuité des parutions précédentes.
Cette soirée à la Maison de la Poésie sera l’occasion de découvrir des extraits du livre avec des lectures qui seront faites par un excellent comédien qui s’appelle Laurent Poitrenaux. La soirée comptera aussi avec la présence du producteur de France Culture, Arnaud Laporte, et on pourra entendre le texte dans sa version française. Arnaud Laporte a aussi longuement interviewé Lobo Antunes pour une série d’émissions pour France Culture. Il connaît bien son œuvre, son travail et l’homme et il nous parlera aussi de cette rencontre. De mon côté, j’évoquerai probablement mon travail avec l’auteur.
CM : À quoi doit-on s’attendre pour cet hommage? Qu’attendez-vous ? Est-ce que vous appréhendez un peu ce moment ? Depuis quand est-il prévu ?
Dominique Nedellec : Suite au décès de l’auteur, le projet est né assez vite chez l’éditeur français, Bourgois. Un auteur immense venait de décéder donc il était normal que quelque chose soit organisé pour lui rendre hommage et qui va avoir lieu grâce à ce partenariat avec la Maison de la Poésie. C’est très bien parce qu’on ne parlera jamais suffisamment de son œuvre et de l’importance qu’il a eue dans l’art du roman. Lobo Antunes a révolutionné l’art du roman et ça a été la quête de sa vie. Il entendait laisser une trace dans l’histoire littéraire en révolutionnant l’art d’écrire.
Depuis le début de sa carrière, il n’a pas cessé de travailler avec l’idée perpétuelle qu’il pouvait encore mieux faire. Il disait qu’il avait envie d’être touché au plus profond de la psychée humaine. Il voulait se rapprocher « du cœur du cœur ». C’est une de ses expressions et je pense qu’il s’est approché, livre après livre, de cet objectif qu’il avait à l’esprit, ce qui nous permet de lire des livres qui ne ressemblent à aucun autre. Il disait lui-même que personne n’écrivait comme lui, même pas lui. Cette boutade montre bien que c’était une quête permanente, mais qu’il avait aussi conscience qu’il avait atteint quelque chose qu’il fallait reconnaître objectivement. Il a créé une langue qui n’appartient qu’à lui.
Ma mission consiste à essayer de donner une idée la plus précise et la plus fidèle possible de cette langue-là au lecteur francophone.
CM : Après cet hommage, quels sont vos objectifs futurs dans votre carrière ?
Dominique Nedellec : Bien évidemment, ma tristesse est immense de savoir que António Lobo Antunes n’est plus là et qu’on ne pourra plus découvrir de nouveaux livres. Tout n’a pas encore été traduit. J’ai donc encore du travail et pour mon grand plaisir, il reste encore des livres de cet auteur à traduire. Je compte bien poursuivre cela. Par ailleurs, je ne traduis pas uniquement Lobo Antunes donc je travaille en permanence. Les projets s’enchaînent car je travaille pour différentes maisons d’édition. Récemment, je viens de sortir un roman que j’ai traduit pour les éditions du Seuil de José Saramago. C’était le premier roman qu’il avait publié, La Veuve. Je traduis également des auteurs brésiliens.
En résumé, je vais bien entendu poursuivre et j’espère bien que j’aurai de nouveau des demandes de la part d’éditeurs. Néanmoins, si elles devaient se tarir, j’aurais toujours des projets que je peux éventuellement proposer.
CM : Quel message donneriez-vous aux jeunes lusodescendants ainsi qu’aux autres afin de s’intéresser à la littérature portugaise et à la littérature en général ?
Dominique Nedellec : Ne pas perdre l’occasion de se faire plaisir en découvrant des œuvres immenses d’auteurs vivants ou d’auteurs qui ne sont plus avec nous. Ce qui est magique avec la littérature, c’est précisément qu’on peut entretenir ce « compagnonnage », y compris avec des auteurs qui ont vécu il y a 100 ans, 200 ans, 500 ans. Ce sont des « amis » sur qui on peut toujours compter. Il faut essayer même si l’auteur peut être décrit comme « compliqué » à comprendre. Il faut oublier ces discours-là et se jeter à corps perdu dans son œuvre sans aucun à priori. C’est le cas de Lobo Antunes mais je vous assure que l’expérience en vaut la peine. C’est une littérature qui ne ressemble à aucune autre, qui vous emporte, qui charrie énormément de choses et qui provoque beaucoup d’émotions, drôles comme tristes. Il faut absolument découvrir son travail pour ceux qui ne l’ont pas fait parce que vous allez tout simplement plonger dans un « état second » en lisant ses livres.
Cependant, il n’y a pas que Lobo Antunes, vous pouvez aussi lire de la bande dessinée portugaise. Selon moi, José Carlos Fernandes est un très grand maître.
En France, je pense qu’on a la chance d’avoir des propositions de la part de maisons d’édition assez variées et qui permettent de découvrir d’excellents auteurs de la littérature lusophone. Il faut vraiment profiter de cette chance-là.
Plus d’informations autour de la soirée hommage à Antonio Lobo Antunes sur le compte instagram de Cap Magellan et de la Maison de la Poésie. Rendez-vous demain à 19h30 à la Maison de la Poésie dans le 3e arrondissement de Paris (157 Rue Saint-Martin). Découvrez-en plus sur Dominique Nédellec sur les sites Atlas et la Contre Allée.
Interview réalisée par Estéban Gaillard,
étudiant en journalisme et membre de l’émission Tempestade 2.1.
Publié le 15/06/2026.




