
Sara Pascoal Ferreira : l’art pour se connecter à sa culture
31 mai 2026Cap Magellan a rencontré Sandra Rocha, artiste de l’image née aux Açores et installée aujourd’hui en région parisienne, dont le parcours s’est construit entre le Portugal et la France.
Issue du photojournalisme, elle développe depuis plus de 20 ans une œuvre photographique sensible et engagée, traversée par des thématiques fortes comme mémoire entrelacée avec d’autres thèmes tels que l’identité, le territoire, la nature et le passage du temps, la violence sociale, la relation entre l’humain et la nature ou encore les mythologies contemporaines. Entre documentaire, fiction et poésie visuelle, Sandra Rocha explore la fragilité des corps, les traces du temps et les récits intimes à travers la photographie, la vidéo, le livre et l’installation. Son enfance au sein de l’archipel des Açores nourrit encore profondément son imaginaire artistique et sa manière d’habiter le monde.
Cap Magellan : En quoi l’archipel des Açores où vous êtes née continue de vous influencer dans votre travail aujourd’hui ?
Sandra Rocha : C’est toujours présent parce que je pense que malgré le fait que les artistes puissent regarder le monde et s’intéresser au monde, il y a toujours un delta qui nous appartient. Les Açores font partie de mon ADN, c’est là où j’ai grandi, où j’ai passé ma jeunesse. Quand j’étais adolescente aux Açores, j’habitais en ville. Je n’étais pas consciente du trésor naturel que nous avons. C’est plus tard, après mes études à Lisbonne et après y avoir vécu 17 ans, que je me suis aperçue que cette nature appartient à l’ADN.
CM : Pour vous aujourd’hui, que doit représenter la photo ?
Sandra Rocha : Mon médium préféré et pratiqué depuis toujours, c’est la photo. Je pense que, comme d’autres métiers, on s’est beaucoup posé des questions par rapport au fait que les images sont fatiguées. On a tout vu, c’est vrai. Mais en même temps, je vois à ma façon. Il faut apprendre à vivre avec le fait que les images appartiennent à tout le monde et que tout le monde les pratique. Mais je pense qu’en tant que photographe, je le pratique d’une autre façon. Donc je ne suis pas concernée par la façon dont les autres la consomment, parce que j’essaie de faire l’inverse : quand je suis dans un lieu et que je ne suis pas en train de travailler, j’essaie de profiter de ce lieu,donc je ne prends pas de photos. Les gens font l’inverse, ils prennent des photos pour montrer qu’ils étaient dans cet endroit. Donc, ils n’ont pas vécu l’endroit, ils veulent montrer aux autres qu’ils étaient dans cet endroit parce que les images sont destinées aux réseaux sociaux.
CM : En 2003, vous avez cofondé le collectif KameraPhoto. Que représentait cette aventure collective pour le paysage photographique à l’époque ?
Sandra Rocha : Ça représentait énormément de choses, parce que malgré tout, il y a 23 ans, le Portugal était encore plus éloigné. Avoir un collectif qui allait parler avec d’autres structures pareilles dans les autres pays européens, c’était vraiment important pour nous. Cela nous a permis de faire le lien avec la Suisse, la France, l’Espagne. On allait dans les foires ou d’autres structures comme la nôtre, indépendantes, qui travaillaient pour une presse européenne surtout. C’était vachement joyeux pour nous et c’était riche comme expérience, comme lien. Dès qu’ils avaient besoin d’un photographe à Lisbonne ou au Portugal, on était là. C’était un vrai networking du marché éditorial.
CM : Votre travail mêle documentaire, images poétiques et fiction. Comment trouvez-vous l’équilibre entre le réel et l’imaginaire dans vos œuvres ?
Sandra Rocha : J’ai fait pendant 20 ans du photojournalisme et de la photo dite documentaire. Dans la photographie contemporaine, le documentaire est très ouvert. Cela ne rentre pas dans la fiction mais j’ai compris que je pourrais raconter exactement les mêmes histoires en fiction. Par exemple, pour traiter un sujet comme le viol, je peux le traiter de façon plus universelle et ne pas chercher à photographier des femmes qui a été vraiment violée. Je ne suis pas obligée de passer par une histoire vraie, je trouve les mêmes histoires dans la mythologie. Pour moi, aller chercher des récits dans la mythologie, en plus, ça rapporte quelque chose de plus intense parce que ça prouve que depuis qu’on existe, le viol existe. Donc, c’est aussi légitime de vouloir parler de ce thème par la mythologie, avec des images dites de fiction, qu’avec des images vraies de la vie réelle d’aujourd’hui avec une histoire très personnelle. Donc selon mon sujet, selon ce que j’ai envie de faire, je peux partir des histoires de quelqu’un ou des histoires que j’ai inventées avec l’aide des corps de quelqu’un d’autre, à qui l’histoire n’appartient pas, évidemment.
CM : Justement avec votre série Le Moindre Souffle, inspirée des Métamorphoses d’Ovide, vous mêlez mythologie, corps et nature. Pourquoi ce texte antique résonne avec les enjeux contemporains que vous avez explorés ?
Sandra Rocha : L’histoire avec Ovide remonte à 2020. Ça faisait un moment que je voulais rentrer dans ce livre et au moment de la Covid, je l’ai pris avec moi parce que je suis allée avec ma famille me confiner aux Açores. Bon, ce n’est pas un roman commun. On met un peu de temps à s’imprégner, à rentrer dans les histoires. Il faut fouiller pour arriver au mythe qu’on connaît et qu’on étudie à l’école depuis qu’on est petit mais une fois qu’ils arrivent, c’est magique la façon dont Ovide décrit les histoires.
Fannie Escoulen, une commissaire avec qui j’ai travaillé les mois avant le premier confinement pour mon exposition au CPIF m’a dit « Sandra, il faut quand même que tu prennes aux Açores Ovide parce qu’il y a plein de photos qui font écho avec tout ce qu’il raconte ». C’était vrai, j’avais déjà plein d’images en lien. J’avais cette fusion corps-nature, des images qui cherchaient un support théorique, littéraire ou fictionnel. C’était un peu à l’envers : trouver dans Ovide des histoires qui faisaient écho à mes images.
CM : Avec Waterline, dès 2010, vous avez abordé la question de l’immigration clandestine en Europe. Comment ce projet a transformé votre regard en tant que photographe, mais aussi en tant que citoyenne?
Sandra Rocha : Je pense en permanence à ce projet parce que je ne l’ai jamais fini, parce que l’histoire des migrants ne se finit pas. Il y a encore beaucoup d’endroits où je ne suis pas allée. Je pense que même si les horizons de mer sont incroyables pour parler de la mort, ce n’est pas fini : je ne suis pas allée au Liban, en Libye, dans d’autres endroits de la côte d’Afrique, etc.
Grâce à une association qui n’existe plus, j’ai eu accès aux femmes qui ont fait le trajet en bateau pour arriver à Paris. Je leur ai beaucoup demandé pourquoi elles n’avaient pas pris la route. Elles ont toutes répondu qu’elles ne pouvaient pas, parce que sinon elles se font violer, massacrer dans le désert, dans les motels, etc. C’est un sujet qui me tient à cœur, surtout pour les femmes et enfants qui sont obligés de partir.
CM : Vous vivez à Paris depuis 2013, comment le fait de vivre entre plusieurs cultures nourrit votre création artistique ?
Sandra Rocha : Souvent je me dis que la France est un pays incroyable. Ma maison est à Boulogne Billancourt mais je me sens parisienne et cette ville, Paris, ce n’est pas le seul centre de l’art mondial, mais c’est quand même un centre. La France est un pays qui est passionné par la photographie, comme les États-Unis. Ce sont les pays où la photographie est née, donc il y a un respect pour l’art et pour la photo que je ne trouve pas ailleurs et je suis contente d’être là pour ça. Cela a énormément nourri mes connaissances, mon rapport à l’art parce qu’il y a du respect pour ce qu’on fait et qu’on ne trouve pas partout. Les gens s’intéressent à ce que je fais, même s’ils ne sont pas photographes, s’ils ne sont pas artistes. Au Portugal, quand je dis que je suis photographe, les gens ne s’intéressent pas. J’aime aussi le fait que ce soit un pays politisé, engagé, un pays où on s’intéresse aux choses. On n’est pas endormi et c’est ça que j’aime dans cette genèse française.
CM : Dans la série Reines d’un jour, vous photographiez des femmes en situation de grande précarité, mais avec une grande dignité. Comment avez-vous construit la relation de confiance avec elles pour réussir à les photographier ?
Sandra Rocha : Ce projet était très, très difficile. Ce n’était pas facile de rentrer en intimité avec les femmes, notamment parce que c’était un projet pour l’État et c’était centré sur la précarité. La moitié des femmes sont les femmes dont je vous ai parlé tout à l’heure, qui avaient traversé
pour arriver en France. Ce sont forcément des femmes qui sont en situation précaire, illégale et qui n’ont pas envie forcément de montrer leur visage. C’était grâce à une association qui n’existe plus, qui était en soutien des femmes mamans. Grâce à cela, elles se sentaient en sécurité et m’ont laissé les photographier. Tous les cas me faisaient très mal au cœur.
C’est pour ça que tu peux fictionner, mais il y a tellement de choses aussi dans la vie des réelles.
CM : Quel conseil donneriez-vous aux nouvelles générations qui souhaiteraient devenir photographes ?
Sandra Rocha : Faites des photos ! Pour être photographe, il faut prendre des photos. Il faut prendre des photos pour pouvoir regarder les photos et étudier les images : Qu’est-ce que j’ai envie de raconter au monde ? Qu’est-ce que j’ai envie de faire avec elles ?
Il faut prendre des photos, avec un téléphone ou non. Essayez avec tout. Avec les portables, aujourd’hui ce n’est pas cher de prendre des photos. Donc dans un monde où on vomit des images, être photographe c’est prendre des photos.
Vous pouvez suivre Sandra Rocha sur Instagram et sur son site.
Interview réalisée par Julie Carvalho,
et Liliana Tavares Ribeiro,
étudiante en Master Marché internationale de l’art contemporain à l’IESA arts&culture
Publié le 01/06/2026




