
Amande Haeghen : lorsque l’océan et le féminin inspirent la douceur des formes et la force des matières
22 avril 2026Cap Magellan a rencontré l’artiste Lisa Santos Silva, peintre et écrivaine nourrie par un parcours entre l’Angola, le Portugal et la France. Marquée par la richesse culturelle de son environnement familial, par la découverte dès l’enfance de l’art africain et par les bouleversements de l’Histoire, elle a développé une œuvre intensément profonde. De son engagement au moment de la Révolution des Œillets à son travail au Centre Pompidou, jusqu’à une pratique artistique exigeante où peinture et écriture dialoguent, Lisa Santos Silva trace un chemin à la fois libre et radical.
Cap Magellan : Vous êtes née à Porto et avez grandi en Angola, proche du Caminho de Ferro de Benguela. Comment ce paysage et ce contexte ont-ils façonné votre regard d’enfant puis d’artiste ?
Lisa Santos Silva : À 28 ans, mon père, ingénieur des Ponts et Chaussées, accepte un poste de responsable de la voie ferrée aux Chemins de Fer de Benguela, l’un des plus importants chemins de fer de l’Afrique d’alors. J’ai un an et demi lorsque nous arrivons en Angola en 1951. Par son travail, mon père traverse constamment un pays quatorze fois plus grand que le Portugal, six fois plus grand que la France. C’est naturellement qu’il s’intéresse à l’art et à la civilisation des peuples qu’il découvre tout le long de la voie ferrée partant de Lobito, littoral, jusqu’au Katanga. Dès lors, il commence à se joindre aux populations, il est invité aux cérémonies d’initiation, il étudie la philosophie, l’art et l’organisation de ces sociétés. Infatigable et passionné, il recueille des enregistrements, photographie et écrit. Je l’ai accompagné une fois lors d’une de ses immersions dans une tribu, j’avais 14 ans. Ainsi se construit sa collection d’Art Africain, au fil du temps, de l’étude, des rencontres et des amitiés. En 1970, il crée un Musée d’Ethnologie à Lobito, la ville paradisiaque où nous habitions. Ma mère, elle, est une intellectuelle, elle parle le français, l’anglais et l’italien. Dans sa bibliothèque je trouve la littérature portugaise, mais également l’Anthologie de la Poésie Française, ainsi de suite. Elle écrit et dessine admirablement… Je peux dire que j’ai eu le privilège d’évoluer dans un contexte éclairé et généreux dans lequel j’ai pu m’émerveiller des terres et des peuples qui m’ont vu grandir, portée par un immense amour de tout ce qui m’entourait. À la maison, l’art africain côtoyait l’art européen ou japonais, sans hiérarchie, et c’est dans cette absence de hiérarchie que mon esprit voguait. Le train m’a fait traverser les plus beaux et variés paysages. La terre était rouge, les flamants étaient roses, la mer était bleue et mon âme débordait. Puis, la guerre. J’avais 11 ans et j’ai tout compris avant même de comprendre. L’irréversible me poursuivrait toute ma vie.
CM : Quels souvenirs sensoriels de votre enfance angolaise ont nourri votre travail ?
Lisa Santos Silva : Plus qu’un souvenir, mon enfance angolaise s’est installée en moi pour toujours et l’immense amour pour le peuple angolais avec lequel j’ai grandi ne m’a jamais quittée ; puis, l’animisme et l’ouverture au monde ont été décisifs. Cette manière de vivre un présent qui contient le passé et l’avenir, la musique, la danse, etc. On peut dire que j’ai eu l’art africain dans le biberon.
CM : Après la Révolution des Œillets, vous avez participé à la création du Ministère de la Culture. Comment cette expérience a-t-elle transformé votre vision du rôle de l’art dans la société ? Qu’avez-vous appris humainement et politiquement dans ce moment de transition historique ?
Lisa Santos Silva : Au tout nouveau Secrétariat d’État à la Culture, un petit groupe s’est formé. Il devait être dynamique et inventif, juste et rigoureux. Il s’agissait d’un groupe éclectique formé par des acteurs de la culture et non pas par des bureaucrates. Il nous fallait inventer, mettre en place des idées nouvelles et apprendre l’administration ! L’incomparable vitalité des commencements est là, je suis nommée Responsable du Département des Arts Plastiques, à 25 ans. Au moment de la Révolution des Œillets, dans l’incertitude, beaucoup étaient partis, notamment au Brésil. Les galeries avaient fermé leurs portes, les théâtres aussi. L’initiative privée avait été suspendue, mais, de toute façon, avant la révolution, la culture était suspecte et sous surveillance. Il y avait tant à faire ! Nous décidons de parcourir le pays pour un état des lieux. Nous mettons en place un service de bourses à l’étranger, pour les artistes. Il fallait que les artistes puissent enfin voyager et se confronter au monde. Pour nous, la notion de l’Art pour tous n’était pas une idée de l’Art au rabais !
Nous faisons restaurer le Théâtre de la Ville d’Évora, un joyau du XIXème siècle, en ruines, laissé à l’abandon depuis longtemps. Un bijou d’architecture, dans le pur style baroque à l’italienne, un théâtre qui peut figurer aux côtés de La Fenice de Venise ou de la Scala de Milan. Le théâtre Garcia de Resende ouvre ses portes avec une troupe à domicile et nous étions tous là, heureux et émus, pour son inauguration. À Lisbonne, nous créons la Galeria Nacional de Arte Moderna de Belém. Bien que plus modeste, elle a un rôle précurseur et est la préfiguration de l’actuel Centre Culturel de Belém, inauguré en 1993. J’y ai pris part comme organisatrice et comme artiste. J’y ai présenté deux photographies : deux autoportraits au visage bâillonné de velours écarlate.
Au Musée d’Ethnologie, nous créons l’exposition « Modernisme et Art Africain », dont le catalogue est encore aujourd’hui une référence. Mais cette Direction Générale de l’Action Culturelle crée aussi des actions telles qu’apporter l’Électricité dans un village perdu à l’intérieur des terres de l’Alentejo.
De retour à mon bureau, un homme aux yeux bleus de 77 ans, venu de Porto, demande à être reçu. Je l’accueille avec égards, lui propose un café et veille à ce qu’il soit bien installé. Cet homme élégant venait demander une subvention pour réaliser un film. La subvention fut accordée. Ce vieux monsieur, Manoel de Oliveira, s’engageait alors dans un parcours de presque 40 ans. Il a été primé à Cannes, à Venise et ailleurs, réalisant des films jusqu’à 106 ans. Plus tard, j’étais à ses côtés à Paris, lors d’un dîner de la Cinémathèque Française.
Entre-temps, des invitations arrivent des Ministères de la Culture de nombreux pays d’Europe. Avec Eduardo Prado Coelho et une petite équipe, nous voyageons comme ambassadeurs de la jeune démocratie portugaise. Nous n’avons pas 30 ans, notre jeunesse surprend mais notre enthousiasme nous fait respecter. Nous visitons les plus beaux musées du monde, assistons à l’Opéra, au Théâtre, au cinéma, et apprenons plus que dans n’importe quelle école. L’Histoire nous avait choisis et nous faisions l’Histoire.
J’aurai donné le meilleur de moi-même pendant ces trois années et ces trois années m’ont beaucoup donné aussi. Pendant ces trois années prodigieuses, je n’ai pas pu peindre car je me suis entièrement donnée à mon travail. Alors je décide de partir. J’avais eu le privilège des commencements, le grand privilège de ces moments rares, rapides et puissants… Mais je suis peintre.
CM : Pouvez-vous raconter votre arrivée au Centre Pompidou et votre expérience au sein de la Cellule de Pédagogie du Musée National d’Art Moderne ?
Lisa Santos Silva : J’arrive à Paris en 1978 alors qu’en 1977 le Centre Pompidou venait d’être inauguré. Pendant mon travail comme responsable du Département des Arts Plastiques, à Lisbonne, j’avais reçu diverses figures de la culture européenne ce qui, naturellement, a un peu facilité les contacts. À Paris, déjà bilingue, je me présente à la Cellule de Pédagogie du Musée National d’Art Moderne, Centre Pompidou, et je postule pour une place. Une nouvelle fois j’ai le privilège des commencements, j’en suis consciente. La Cellule de Pédagogie du Musée comprenait une dizaine de personnes, artistes, historiens, philosophes ou écrivains. Nous étions libres de choisir nos interventions et nos thématiques, parmi les œuvres de l’exposition des collections ou bien de présenter les grandes expositions temporaires toujours avec la même liberté. Chacun parlait selon son point de vue ainsi que selon celui de sa formation. Pour préparer nos interventions, nous participions aux réunions avec les conservateurs du Musée et, à chaque fois, nous avions les catalogues d’exposition pour travailler. J’ai ainsi participé aux meilleures expositions qui soient. C’était un travail de prise de parole sur des sujets très vastes et pointus, devant un public choisi. N’étant pas un travail de bureau, il permettait à chacun de travailler par ailleurs. J’ai donc pu peindre en même temps que je fréquentais les meilleures œuvres qui soient.
CM : Votre œuvre est décrite comme « radicalement unique ». Comment définiriez-vous cette singularité ?
Lisa Santos Silva : Il m’est difficile de parler de mon propre travail, mais je dirais que l’évènement fondateur de ma peinture est, sans aucun doute, le désarroi dans lequel je suis tombée à l’annonce de la guerre à l’âge de 11 ans. Ce moment de bascule a totalement façonné ma vie. Heureusement, j’ai vu Goya l’année d’après et c’est là que j’ai trouvé une appartenance. La guerre, Goya et son incandescence, l’Afrique, l’Anthologie de la Poésie Française ont été des éléments décisifs. Peindre est ce passage à l’acte qui s’inscrit dans le « Désir de Puissance » dont parle Nietzsche, c’est un risque, une audace, une mise en danger. Dès le début, j’ai voulu créer des images fortes. Je n’ai jamais été préoccupée par le désir de plaire. La toile est un espace de liberté. Mes figures, immobiles et solitaires, habitent un lieu qui n’a pas de résolution, rien n’indique où ça se passe, pas de contexte. Seul leur regard les tient debout. La peinture n’est pas du domaine de la communication bien qu’elle soit un acte de résistance, mais de résistance contre la mort. S’inspirer de tout et tout oublier en ce moment de grande solitude qui est celui où l’on fait face à la toile.
CM : Comment préparez-vous vos portraits ?
Lisa Santos Silva : Ma peinture exige diverses étapes car je peins sur une toile de lin brut. Je commence par préparer la toile, c’est un travail long et assez fastidieux, mais tout métier a ce genre de moments nécessaires à son aboutissement. Une fois la préparation bien sèche, je peux démarrer une première séance, une vague mise en place où toute la toile est peinte avec un « jus » c’est-à-dire une fine couche d’un mélange de térébenthine et d’huile de lin. Il n’y a jamais de dessin préalable. Une fois cette première couche de peinture bien sèche, je reviens avec une deuxième séance où, de nouveau, toute la toile est travaillée. Ce sont donc plusieurs couches (glacis) superposées qui font, progressivement, apparaître le tableau.
CM : Y a-t-il une exposition qui a marqué un tournant dans votre parcours ?
Lisa Santos Silva : Je dirais qu’il y en a eu plusieurs, mais, pour n’en citer qu’une, je réponds sans hésitation : l’exposition solo chez Isy Brachot, à Paris, en 1984. L’une des plus importantes galeries d’Europe venait d’ouvrir une antenne à Paris ! La Galerie Isy Brachot était une véritable dynastie belge, créée par le grand-père de l’actuel Isy Brachot, troisième du nom. Cette galerie fondée au tout début du vingtième siècle à Bruxelles avait découvert, et exposé tous les surréalistes belges et en avait presque le monopole. L’antenne parisienne était une sublime galerie dessinée par Andrée Putmann, ouverte sur trois niveaux, au croisement de la rue Mazarine et de la rue Jacques Callot. Je venais de participer à deux expositions collectives importantes aux côtés de Josef Bueys, Alfred Courmes, Rolland Topor et autres, mais, un grand désir m’a pris de tenter cette audace. J’ai contacté la directrice de Paris, par ailleurs nièce de Giorgio de Chirico, et ils sont venus voir mon travail pendant deux ans, jusqu’au jour où ils m’ont proposé une exposition individuelle. L’exposition a ouvert le 17 septembre 1984, j’y ai exposé 30 grands portraits, peints dans ma chambre. Nous avons travaillé ensemble pendant six ans au cours desquels ils m’ont exposée, en solo, deux fois à Paris et deux fois à Bruxelles.
CM : Que représente pour vous l’entrée de vos œuvres dans de grandes collections institutionnelles ?
Lisa Santos Silva : L’entrée de quelques-unes de mes toiles dans des collections institutionnelles me procure une forme de tranquillité pour l’avenir, étant donné qu’en principe les institutions ont des moyens de conservation. Le devenir de mon travail est pour moi un sujet de grande préoccupation surtout après le vol, à Paris en 2011, de 38 de mes toiles. Volées, vendues par d’ignorants commissaires priseurs, ces toiles ont été maltraitées et offertes au rabais vu qu’elles étaient « gratuites ». C’est là l’un de mes grands traumatismes. Ceci dit, les toiles peuvent aussi être oubliées dans les réserves des institutions, tout dépend des conservateurs du moment – qui les montrent ou pas. Les cas sont légion, raison pour laquelle on découvre, aujourd’hui, beaucoup de peintures de femmes des siècles passés. Peintures souvent attribuées à des peintres masculins…
CM : Le projet « Are you Ready Lola ? » a marqué les esprits : qui est Lola dans votre univers ?
Lisa Santos Silva : Je vivais un moment difficile de mauvaise santé, j’étais en danger et je me suis souvenue du film Lola Montès de Max Ophuls. Lola Montès fut une très belle et célèbre mondaine espagnole, du XIXe siècle, courtisée par les grands de ce monde. Déchue, elle se réfugie en Amérique où elle se produit dans un Cirque qui raconte sa vie. La prestation doit se terminer, chaque soir, par un saut de trapèze qu’elle exécute sans filet. Un jour, très malade, elle décide malgré tout de sauter sans filet comme d’habitude. Le directeur du Cirque, son amant, inquiet, lui demande juste avant le saut : Are You Ready Lola ? Lola est donc, ici, une métaphore, une question que je me pose : Suis je prête à affronter le danger, à lui faire face encore une fois, à sauter sans filet ? Réalisée à un moment critique de ma vie, l’exposition « Are You Ready Lola » a été la dernière exposition dans l’hôtel particulier, ancienne demeure parisienne de Calouste Gulbenkian, au 51 Avenue d’Iéna, avant que le siège de la Fondation, à Lisbonne, ne décide de le vendre. Mes dix-huit toiles ont alors été installées dans les magnifiques salons vides. L’exposition a duré trois mois et elle a été très visitée.
CM : Qu’est-ce qui vous a poussé à passer à l’écriture ?
Lisa Santos Silva : J’ai eu une nécessité impérieuse d’écrire au moment de la mort de ma mère, en 2016. L’écriture s’est imposée comme l’unique moyen de survivre à une telle douleur et, sans me poser des questions, j’ai écrit pour retrouver ma mère. Mes récits ne sont jamais linéaires, ils sont toujours labyrinthiques, mais je tiens le fil. Six livres français et quatre portugais ont vu le jour depuis. Je dois dire que je vis depuis longtemps avec une maladie auto immune systémique, incurable, sans traitement valable et, à ce moment là, en 2016, peindre devenait une trop grande torture physique. Heureusement, l’écriture et les nouvelles technologies se sont présentées à moi !
CM : Écrivez-vous de la même façon que vous peignez ou dans un autre rapport au temps ?
Lisa Santos Silva : Écrire permet le temps de la réflexion. L’écriture n’est pas irréversible comme la peinture, le danger n’est pas imminent ; écrire ne mobilise pas tous les muscles, les os et les veines du corps. Peindre, c’est prendre le pinceau comme un poignard. Le geste est rapide et sans appel, violent. Tout se joue en une fraction de seconde, dans un souffle, la vie et la mort. Je peins debout, dix heures d’affilée si nécessaire et souvent sans même boire un verre d’eau. Je perds la notion de la réalité, je veux sauver le tableau, je ne pense pas à sauver ma vie.
CM : Vos photographies et collages sont-ils des œuvres autonomes ou des prolongements de votre peinture ?
Lisa Santos Silva : Autonomes, oui, absolument. Mes collages obéissent à un concept très ferme : autoportraits sur des cartes postales de musées. J’ai, en ce moment, une collection de 53 cartes postales/collages/autoportraits. Mais cette idée est, naturellement, travaillée depuis de longues années, car il faut déjà visiter beaucoup de musées, mais il faut surtout que le tableau de la carte postale me plaise et que je possède une photo ajustable à mon intention. Pour la photographie il faut le désir, l’opportunité, le sujet et la lumière…
CM : Vous sentez-vous aujourd’hui appartenir à un lieu ou à plusieurs à la fois ?
Lisa Santos Silva : Je dirais que j’appartiens aux lieux de mes ancêtres, à la culture qui m’a été transmise par mes grands-parents et par mes parents. Puis, appartenir à soi-même en toute circonstance, me semble une bonne option !
CM : Que diriez-vous aujourd’hui à la jeune artiste que vous étiez en quittant l’Angola ?
Lisa Santos Silva : Vas-y petite, n’aies pas peur, ça va être très difficile mais ça en vaut la peine !
CM: Merci beaucoup Lisa pour toutes vos réponses.
Vous pouvez suivre Lisa Santos Silva sur Instagram et vous procurer ses livres sur Maliciosa Alta Éditions – ouvrages de Lisa Santos Silva
Interview réalisée par Liliana Tavares Ribeiro,
étudiante en Master Marché internationale de l’art contemporain
à l’IESA arts&culture
Publié le 24/04/2026.




