
A fotografia de parto com Bárbara Araújo
22 avril 2026Cap Magellan a rencontré Amande Haeghen, artiste française installée à Lisbonne, dont le travail explore la matière à travers le verre et la céramique. Elle a notamment fait découvrir son univers sensible et organique lors de la Biennale Révélations de 2025, à Paris, un événement dédié aux métiers d’art et à la création contemporaine, mettant en lumière des savoir-faire d’exception venus du monde entier. Son travail mêle forme sculpturale, jeux de lumière, inspirations naturelles et semble animé d’une présence presque vivante et remplie de mouvements.
Cap Magellan : Pourquoi Amande Haeghen en tant que nom d’artiste et « marque » ?
Amande Haeghen : Je m’appelle Amandine légalement. Je n’affectionne pas particulièrement ce prénom. Amande, c’est un peu le surnom qu’on me donne depuis que je suis petite et que je préfère. Haeghen, c’est une version coupée du nom de famille de ma grand-mère, qui est flamande : Van der Hagen. C’est vrai que c’est un nom de famille que j’aimais beaucoup. Même quand j’étais petite, je signais mon journal Van der Hagen. Effectivement, quand j’ai commencé la céramique et que j’ai dû tout simplement faire un site, un Insta, c’est là que j’ai pris ce nom. Au début, c’était juste Haeghen et après je l’ai transformé en Amande Haeghen, un peu plus personnifié que juste Haeghen.
CM : Ton parcours débute par des études en histoire de l’art. À quel moment as-tu ressenti le besoin de passer de l’analyse à la création ?
Amande Haeghen : Je viens d’une famille où mon grand-père était artiste peintre, ma mère aussi, même si elle avait un autre travail à côté. J’ai grandi en la voyant peindre le soir, le week-end, pendant les vacances. Elle avait un atelier à la maison, faisait des expos, des ventes. J’ai donc grandi dans un environnement très créatif. Par opposition, je pensais ne pas suivre ce chemin. Je me suis orientée vers les arts plastiques et l’histoire de l’art. Puis, une opportunité m’a menée vers la production publicitaire. Je suis devenue productrice et je m’occupais notamment du développement de jeunes réalisateurs : repérer des talents, les accompagner, construire leurs bandes démo. Concrètement, on produisait souvent des clips pour leur permettre de donner vie à leurs idées et montrer leur travail, puis de faire de la publicité pour en vivre. Mon rôle consistait à les aider à structurer leur vision, à affirmer leur style et à construire leur parcours. J’ai fait ça pendant presque dix ans. Puis, à la naissance de mon premier enfant, quelque chose a changé. J’avais davantage envie de développer des projets pour moi. Je me suis alors tournée vers la céramique, avec l’idée de fabriquer des objets. J’ai appris seule, dans un atelier partagé à Saint-Denis, en lisant, en expérimentant, en me trompant aussi. Puis j’ai ouvert un atelier à Paris avec Séverine, rencontrée là-bas, qui avait un peu le même profil que moi. On est restées plusieurs années dans cet atelier du 18e.
CM : Pourquoi la céramique s’est-elle imposée comme ton médium principal ?
Amande Haeghen : Ma mère est artiste peintre, elle faisait aussi des collages. Toute petite, elle m’a beaucoup emmenée dans des expos et j’ai toujours eu une attirance pour le volume et la sculpture. Je ne me voyais pas faire de la peinture. Je fabrique beaucoup mieux directement avec de la terre. Je fais des croquis, bien sûr, mais ils sont toujours moins bons que la pièce finie. Il y a aussi un côté magique dans la céramique : le fait de donner vie très vite. En quelques heures, on peut monter un objet, construire un volume. Ce passage entre l’imaginaire et le réel est assez jouissif, presque immédiat, on passe de l’abstrait au concret.
C’est un médium très agréable à travailler, une matière vivante. Au début, je travaillais aussi avec des émaux : il y a une palette de possibilités immense. On peut les mélanger, les fabriquer… C’est un univers très riche, très attractif, avec mille choses possibles.
CM : Tu travailles aussi le verre et la terre, comment choisis-tu la matière d’une pièce ?
Amande Haeghen : Au tout début, je ne faisais que de la céramique. Puis, à un moment, j’ai commencé à créer des luminaires. Le tout premier était composé de deux plaques de céramique superposées. À Paris, l’endroit où j’achetais la terre vendait aussi du verre. Un jour, en faisant la queue, je me suis promenée dans les allées en attendant mon tour et je suis tombée sur ces plaques de verre, avec des textures et des couleurs très variées : lisses, martelées, avec des reflets, etc. J’en ai acheté un peu, par curiosité et je les ai ramenées à l’atelier. C’est comme ça que le verre est entré dans mon travail et que sont nées les premières collections de lampes mêlant céramique, porcelaine et verre. Ensuite, en découpant le verre à la main, je me suis retrouvée avec beaucoup de chutes. Je les ai gardées instinctivement, sans savoir quoi en faire. Au fil du temps, ça s’est accumulé : une caisse, puis deux, puis trois. Quand je suis arrivée à Lisbonne, avec toutes ces chutes, la question s’est posée : qu’en faire ? J’ai alors commencé un travail de recherche. Même si je n’ai pas de four à verre, j’ai essayé de faire fondre ces morceaux dans mes fours à céramique, de mélanger les couleurs, de tester leur réaction avec différentes terres : foncées, claires, chamottées, lisses, avec de la porcelaine. C’est comme ça que j’ai développé une palette de couleurs qui vient aujourd’hui décorer les sculptures de l’atelier. Cela répondait aussi à une envie d’arrêter les émaux, souvent toxiques et volatils, malgré les précautions. Finalement, le verre s’est imposé à la fois comme une solution de réemploi, en transformant nos déchets, et comme un véritable langage esthétique, avec des effets de transparence, de cristallisation et des réactions chimiques très riches. C’est ainsi qu’on est allés bien au-delà de sa forme initiale.
CM : Tu évoques souvent des formes naturelles, quelle place la nature et surtout la mer occupent-elles dans ta vie et ton processus créatif ?
Amande Haeghen : Je suis très inspirée par la mer, la plage, les lacs, l’eau, mais aussi par les montagnes et les falaises. J’ai grandi en partie sur le bassin d’Arcachon avec la dune du Pilat, le banc d’Arguin, les marées, etc. Ce sont des paysages très changeants, au fil de la journée et des saisons, qui m’ont profondément marquée. On les retrouve dans mon travail, notamment dans les terres que j’utilise. J’aime beaucoup les terres chamottées, qui rappellent le grain des plages, avec ce côté très organique, presque dunaire, et des formes arrondies, douces. Quand je suis arrivée au Portugal, ça a été un vrai coup de cœur. À Lisbonne, j’ai retrouvé ces grandes plages océanes de mon enfance et autour, il y a une diversité de paysages incroyable : des verts très présents, mais aussi des terres ocres en été, qui font écho aux couleurs que j’utilise, autant dans la terre que dans le verre. Je prends toujours beaucoup de photos de paysages, parfois de très près : des textures, du sable modelé par le vent, des mousses, etc. Ce sont des détails qui nourrissent mon travail.
Récemment, en Islande, j’ai été frappée de retrouver dans la nature des formes très proches de certaines de mes pièces. Sur des plages de sable noir, l’eau gelée formait des contours blanchis et cristallisés, avec une transparence au centre. Cela faisait écho à des pièces réalisées pour la Biennale, avec ces effets de cerclage et de matière. Ça m’a marquée de me dire que j’aurais presque pu imaginer ce paysage sans l’avoir vu. Comme s’il était déjà, d’une certaine manière, présent dans mon atelier.
CM : Tu as déjà été surprise par une pièce que tu venais de créer ?
Amande Haeghen : Ah oui. Avec la terre seule, il y a finalement moins de surprises : avec l’expérience, on connaît assez bien les réactions, les couleurs, les rendus de matière. En revanche, avec la fonte de verre, il y a toujours une part d’imprévu. Je dis souvent qu’à l’ouverture du four, c’est soit Halloween, soit Noël : soit la pièce ne fonctionne pas du tout, soit elle dépasse complètement ce qu’on avait imaginé et j’adore ça. Cette part de surprise fait partie du processus. Comme on ne cherche jamais à reproduire exactement la même chose, il y a toujours une dimension de test et de recherche. On travaille avec différentes teintes et matières de verre, qu’on mélange. On a des bases, un savoir acquis, on peut anticiper certains résultats, mais il reste toujours une part d’inconnu. C’est un peu un travail de chimiste : on assemble, on expérimente, on projette un résultat et on découvre à l’ouverture du four. Cette surprise, elle est essentielle.
CM : Tes formes évoquent souvent le corps et le féminin, comment cette dimension s’exprime-t-elle dans ton travail ?
Amande Haeghen : Pour moi, ces deux sujets (la nature et le corps féminin) sont intimement liés. Quand je regarde les dunes, je vois des corps féminins : leurs rondeurs, leurs ondulations, leurs courbes. Ces deux sources d’inspiration se rejoignent dans la forme, mais aussi dans ce qu’elles dégagent : la force, le changement, le renouvellement. Comme le corps d’une femme, qui évolue sans cesse, peau, formes, attitudes, rayonnement, parfois même d’un mois à l’autre. Parfois, je m’inspire de formes plus cubiques, mais au moment de façonner, ma main cherche toujours la rondeur. Il y a cette dualité entre douceur et force, lumière et ombre. Même dans la collection Mãe, certaines pièces peuvent être vues comme des paysages de dunes et de lagons, mais je les pensais aussi comme le corps d’une femme après grossesse : un corps transformé, avec ses rondeurs, qui a donné la vie. La lampe illustre cette idée : pas de bombé parfait, mais des courbes qui captent la lumière, révélant couleurs et textures, comme un écho à cette post-maternité.
CM : Tu crées des luminaires. Est-ce que tu conçois d’abord les pièces comme des objets fonctionnels ou plutôt comme des œuvres, des sculptures ?
Amande Haeghen : J’ai un esprit assez pratique. Même dans une pièce très sculpturale, je pense très vite à sa fonction. Dès le début, je me demande : où va-t-on mettre la lumière ? Comment l’installer ? Comment accrocher la pièce au mur et changer l’ampoule si nécessaire ? Ces questions pratiques ne sont pas secondaires : si on y réfléchit trop tard, on obtient une pièce jolie mais inutilisable, qui devient purement sculpturale. Pour moi, intégrer la fonction, ici celle du luminaire, fait partie du processus créatif dès le départ. Je réfléchis aussi à la manière dont la lumière va s’échapper : la couleur, l’intensité, la résonance sur le mur, les ombres créées, etc. Tout cela est intimement lié à la forme et à la sculpture. Même pendant mes cours, on insistait beaucoup sur cette dimension. Un objet fonctionnel ne se limite pas à sa forme : il doit pouvoir être manipulé, installé, utilisé. Pour moi, la praticité et la sculpture ne sont jamais séparées ; elles s’entrelacent dès la conception.
CM : Tu as eu aussi un projet de lieu qui s’appelle The House of Haeg. Peux-tu nous en dire plus ?
Amande Haeghen : C’est notre studio, duquel nous allons malheureusement bientôt devoir partir. L’idée était d’avoir un espace plus grand pour créer et, surtout, accueillir d’autres artistes. Nous avons eu une photographe en résidence pendant deux ans, ainsi que des artistes venus cuire ou fabriquer leurs pièces dans nos fours. Le but était que l’atelier ne soit pas seulement un lieu de travail pour nous, mais aussi un espace collaboratif où chacun pouvait bénéficier du matériel et de l’espace. À Paris, mon ancien atelier faisait 40 m² pour deux personnes. Ici, nous avions quatre fois cette surface, donc on pouvait vraiment imaginer de nouvelles interactions. Aujourd’hui, nous avons beaucoup de productions et il est parfois difficile de partager les fours, mais le principe reste le même : créer un espace ouvert où l’échange et la collaboration sont possibles et où la créativité circule entre tous.
CM : En parlant de travail à plusieurs, tu collabores également avec Clarisse Madern dans le cadre de la marque Farniente. Comment ce travail à plusieurs influence ta pratique personnelle ?
Amande Haeghen : Avec Clarisse, l’idée était de créer des luminaires d’extérieur plus organiques et sculpturaux, là où le marché était surtout industriel, avec beaucoup de métal et de verre. On voulait prolonger le soin qu’on apporte à l’intérieur de la maison et proposer des pièces fonctionnelles mais aussi belles, presque comme des sculptures, pour embellir la terrasse ou le jardin. Travailler à deux sur ce projet a été très enrichissant. Il y a eu beaucoup d’échanges sur les dessins et les concepts et ça m’a plu de partager toutes les décisions créatives. Même si j’ai déjà Johanna, ma cheffe d’atelier, qui m’aide énormément sur Haeghen, Clarisse apporte un regard extérieur et complémentaire qui ouvre de nouvelles perspectives. Le processus a aussi été différent et plus long : on ne fabrique pas dans notre atelier mais dans une manufacture au Portugal, avec des moules et des prototypes successifs. Cela décuple les délais par rapport à notre production habituelle, très instantanée, mais ce que j’ai adoré, c’est justement de ne pas être seule. Cette collaboration m’a permis d’expérimenter, de confronter mes idées et de construire quelque chose à quatre mains, ce qui enrichit forcément ma pratique personnelle.
CM : Pour finir, si tu devais résumer ton travail, non pas en un seul mot, mais en une seule sensation, laquelle ce serait ?
Amande Haeghen : Je dirais la mélancolie, mais pas dans un sens négatif. Pour moi, c’est l’un des plus beaux sentiments. Mon travail capture des traces de souvenirs, parfois irréels, des instants fugaces qui n’ont peut-être jamais existé. C’est la mélancolie d’un beau paysage, d’une femme, d’un moment précieux. Une sensation douce et positive, qui reflète la beauté éphémère des choses.
CM : Merci beaucoup Amande pour toutes tes réponses.
Vous pouvez suivre Amande Haeghen sur Instagram ou LinkedIn, mais également sur son site Internet. Vous pouvez également retrouver ses pièces chez Chiara Colombini et The Invisible Collection ou dans son studio à Lisbonne (sur RDV) Rua Damasceno Monteiro 75A, 1170-110 Lisboa, PORTUGAL.
Interview réalisée par Liliana Tavares Ribeiro,
étudiante en Master Marché internationale de l’art contemporain
à l’IESA arts&culture
Publié le 22/04/2026




